Georg Ettl /L'Apocalypse - Collégiale Saint-Barnard-Romans (1997)

Derrière le vitrail…

« Chagall, Soulages, Benzaken… », ces peintres ont conçu des vitraux. Qu’apporte cet art d’église à l’art contemporain ? Qu’apporte l’art contemporain au vitrail ? De quoi le vitrail est-il le reflet ? La belle exposition à la Cité de l’architecture sur le vitrail contemporain va au-delà des questions techniques, esthétiques ou spirituelles. Pas inintéressant pour les débats sur l’art à Saint-Merry .

À Saint-Merry, la question des vitraux ne fait pas partie des controverses sur l’art contemporain, la priorité acceptée de tous étant de préserver ceux qui existent encore et font patrimoine. On ne peut que s’en réjouir[1].

1400 P1030866C’est pourquoi on peut voir avec légèreté et intérêt l’actuelle exposition sur le vitrail contemporain[2], « Chagall, Soulages, Benzaken… » à la Cité de l’architecture, remarquable par sa concision et par la présentation des œuvres. Et pourtant, les débats sur l’art contemporain à Saint-Merry  ne sont pas loin de ceux qui ont traversé, 60 ans durant, la transformation profonde de ce médium : la liberté de l’artiste, jusqu’où ? La réalisation technique, qui et à quel coût ? La commande publique, le pouvoir du religieux, quels effets ? Dans la relation entre art et foi, y a-t-il un garant ?

Ceci n’est pas un tableau[3]

72 Manessier P1030869Si le vitrail est souvent l’œuvre d’un peintre, il demeure un médium à part : il appartient à un art monumental ayant la capacité de transformer la lumière et de modifier l’environnement d’un lieu ; il est nourri d’une longue tradition depuis l’époque médiévale. Bien plus que d’autres œuvres, il exerce un pouvoir de fascination, même si les sujets et qualités peuvent donner lieu à discussion. En France les vitraux sont peu utilisés dans un cadre civil et sont surtout attachés au religieux ; ils se regardent de loin et nécessitent souvent de la culture, voire une certaine sensibilité spirituelle pour être pleinement appréciés. Le vitrail ne se déplace pas comme un tableau, d’un musée à un autre, les expositions sur le vitrail sont donc rares. Plus que toute autre œuvre, le vitrail n’est pas dissociable de l’architecture pour lequel il a été conçu. Il fait patrimoine immédiatement et pour longtemps, d’où l’enjeu des discussions préalables ainsi que du programme et du cahier des charges donné à l’artiste.

 

 

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Martial Raysse / Notre Dame de l’Arche d’Alliance à Paris(2001)

Un vitrail relève de deux responsabilités : le programme, où les commissions diocésaines d’art sacré jouent un rôle essentiel, et la commande, où les autorités publiques interviennent de multiples façons. En conséquence, il y a du politique dans le vitrail et dans un pays où la question de la laïcité est si prégnante, il est paradoxal de noter que c’est l’État lui-même qui est à l’origine du renouveau de la commande religieuse, qui plus est ayant connu une sorte d’âge d’or avec les ministères de la Culture de gouvernements socialistes ! En effet, du fait de la loi de 1905, c’est lui qui est responsable des édifices construits antérieurement et propriétés de l’État où se sont déployés les grands programmes de vitraux. À Nevers, la volonté politique était claire, puisque le très complexe et coûteux programme de la cathédrale a reçu un vif appui de la part d’un Président de la République, agnostique et cultivé, mais qui avait été député de la Nièvre. On ne compta pas moins de trente-quatre artistes consultés pour ce chantier exceptionnel.

Toutefois, dans un nombre limité de cas, lorsque l’église est nouvelle, le programme et la commande proviennent uniquement du diocèse, ainsi les vitraux de Martial Raysse à Notre Dame de l’Arche d’Alliance à Paris. L’institution ecclésiale reprend alors totalement la main, comme lors de l’aménagement de l’église du plateau d’Assy qui a signé l’entrée de l’Église dans le débat moderne sur l’art.

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Marc Chagall / Cathédrale de Metz (1951)

Si les vitraux suscitent une admiration renouvelée, ils cachent bien des conflits et font trop peu mention de la chaine d’acteurs qui ont permis leur réalisation, alors qu’un tableau reste considéré (parfois à tort) comme un travail de solitaire. On retient le nom du peintre, mais pas celui du verrier (qui se désigne comme peintre-verrier), or les succès des six dernières décennies tiennent à la qualité d’un travail d’équipe : à l’opiniâtreté de certains décideurs, dont souvent des fonctionnaires des Monuments historiques ou des DRAC, pas forcément d’accord avec les ecclésiastiques ; à l’appel des grands artistes, parfois de renommée internationale, dont la liberté d’interprétation des cahiers des charges a grandi avec le temps et qui n’ont pas cédé aux pressions venues de toutes parts ; à l’acculturation progressive de certains responsables dans l’Église, le contemporain étant dans l’air du temps et des revues comme « L’art sacré » ayant largement ensemencé le renouvellement de l’art d’église.

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Gérard Colin-Thiébaut /Cathédrale Saint- Gatien de Tours (2013)

Plusieurs mondes séparent, d’un côté, la chapelle du Rosaire à Vence où Henri Matisse (1948-1951) a tout conçu du carrelage aux vêtements, en passant par les vitraux pensés sur le principe des papiers découpés de sa grande œuvre d’après-guerre, Jazz, et, d’un autre côté, la cathédrale Saint- Gatien de Tours où les vitraux flamboyants de Gérard Colin-Thiébaut (2013) ont été créés à partir de manipulations d’images sur ordinateur et intègrent les photos de l’artiste, de son fils , du peintre verrier et d’une passante affairée. Et pourtant l’un et l’autre sont des œuvres de merveille, qui peuvent être des fenêtres sur le spirituel pour qui le désire.

 

 

 

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Pierre Soulages / Dessins – Abbaye Sainte-Foix de Conques (1988)

Si chaque vitrail a son histoire, c’est l’art contemporain (du moment) des musées, des galeries qui contamine les ensembles de vitraux produits. À l’inverse, dans chaque cas, le vitrail amène l’artiste à développer la dimension spirituelle de sa démarche, à l’argumenter par son visuel et ses innovations de couleurs et de verre ; le lieu, l’église, et son usage l’obligent à aller au bout de lui-même. En conséquence, réaliser un vitrail est un évènement marquant, voire une consécration, dans la vie de l’artiste, quelles que soient son origine (dadaïsme, surréalisme, pop art, nouveau réalisme, etc.) ou sa croyance. Certains l’ont pourtant refusé. Le vitrail n’est pas un tableau et son histoire est bien plus dense. Par ailleurs, dans les édifices anciens, les vitraux contemporains ne représentent souvent qu’une faible part des verrières et complètent le legs de l’Histoire, Nevers étant l’exception ; les églises ne sont pas des musées d’art contemporain.

 

Des certitudes à l’éclectisme contemporain. Audaces et polémiques

L’appel aux artistes est loin d’être un long fleuve tranquille. L’histoire du vitrail des sept dernières décennies est marquée de cycles entrecoupés de ruptures et de conflits.

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Notre-Dame-deToute-Grâce du Plateau d’Assy et l’œuvre de Germaine Richier en premier plan

Après 1945, le renouveau de l’art sacré a commencé dans deux édifices : l’église moderne de Notre-Dame-deToute-Grâce du Plateau d’Assy et l’église rurale Saint-Michel des Bréseux (XVIIIe). D’un côté un manifeste des modernités avec les plus grandes artistes de l’époque (Georges Braque, Fernand Léger, Jean Lurçat, Henri Matisse, etc.). De l’autre, les premiers vitraux non figuratifs avec Alfred Manessier (1948).

À cette époque, toutes les formes artistiques participaient d’un monde à reconstruire et s’exprimait le désir de réconciliation entre les artistes et l’Église. Et pourtant, les polémiques n’ont pas manqué : le Christ expressionniste de Germaine Richier, à Assy, a été rejeté, car jugé oublieux de la gloire de la résurrection. Aux Bréseux, les membres du clergé et des paroissiens ont été jusqu’à demander la dépose des vitraux ! Choisir des artistes non catholiques faisait l’objet de critiques virulentes.. La tradition se heurtait à de nouvelles certitudes.

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Henri Matisse / Chapelle du Rosaire (1948-1951)

Comme il n’y a pas d’art sans communication, le renouvèlement de l’art d’église fut marqué par la revue « L’art sacré », ainsi que par des positions fermes et largement médiatisées de figures charismatiques comme le Père Couturier « Il vaut mieux s’adresser à des hommes de génie sans la foi qu’à des croyants sans talent ».

 

 

 

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Le Corbusier / Ronchamp (1954)

 La Reconstruction et surtout la construction de plus de 2000 lieux de cultes nécessités par l’urbanisation dans un pays encore très catholique se déroulent dans un contexte de certitudes face à l’avenir, les Trente glorieuses baignant dans l’idéologie du progrès, dont l’expérimentation n’est pas absente. Le vitrail est alors sommé de créer une atmosphère propice à la méditation et le langage dominant est celui de l’abstraction. Certes Vence et Ronchamp ont bouleversé les normes et les canons, mais ces grandes œuvres ne doivent pas faire oublier l’idéologie des 60-70’s, celle de l’enfouissement du message chrétien dans la société, dans des églises de taille modeste où les programmes furent souvent quelconques et l’esthétique banale.

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Roger Bissière / Dessin pour la Cathédrale de Metz (1951)

À côté des multiples églises « ordinaires », se jouait un autre défi, celui des grands programmes, car il fallait reposer 50 000 m2 de vitraux anciens qui avaient été mis en sécurité durant la guerre. Nouveau débat : ne faut-il pas mettre du contemporain quand il manquait des verrières ? La cathédrale de Metz fut le premier monument historique à recevoir des vitraux de grands artistes contemporains internationaux comme Marc Chagall ou Roger Bissière (1951) et l’on y mobilisa, pour la première fois appliquée à cet objet, la procédure de commande publique, dans un climat de tensions entre le pouvoir ecclésiastique et différents segments de l’État. Le combat pour une nouvelle esthétique fut porté par un haut fonctionnaire d’État, Robert Renard, et ouvrit la porte à bien d’autres créations, à Reims, Cambrai ou Saint-Séverin.

Claude Viallat/ Dessins pour la Cathédrale de Nevers (1988)

La cathédrale de Nevers, un peu plus tard, a constitué un autre tournant très important dans l’histoire du vitrail, car pour réaliser 1052 m2 de verrières, il a fallu 30 ans, de nombreuses réorientations du programme et beaucoup d’argent. Ici le quantitatif et la complexité ont bouleversé les méthodes ultérieures, les vitraux faisant désormais l’objet de concours et étant confiés à un seul artiste et non à plusieurs.

C’est à partir des 80’s que se développent des programmes de plus en plus ambitieux et déroutants, le vitrail n’étant plus considéré comme la Bible médiévale des illettrés, mais comme un objet d’art contemporain spécifique, destiné à tous, dans des lieux religieux de tout type et servant une politique touristique. En 25 ans, on a vécu une sorte d’âge d’or du renouvellement du vitrail.

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David Rabinowitch / Cathédrale de Digne (1996)

L’art du vitrail est devenu aussi éclectique que le reste de l’art contemporain. On peut parcourir la France et s’émerveiller : pour la cathédrale Notre-Dame-du-Bourg de Digne-les-Bains où David Rabinowitch a fait souffler des verres en plateau, les cives, qui sont comme en suspension dans les grandes verrières. Pour Conques, Pierre Soulages fait fabriquer un verre qui vibre en diffusant la lumière. Les ateliers de verriers, notamment Duchemin, sont de véritables centres de recherches qui utilisent toutes les avancées des grands industriels du verre.

Curieusement, alors que les églises se vident de leurs fidèles, les nouveaux vitraux sont devenus emblématiques d’une Église plus visible et sûre d’elle-même, affirmant sa place dans la société au travers d’un art très actuel, tout en ne bougeant pas sur les questions morales. Ils ont contribué à re-patrimonialiser les bâtiments dans un contexte de généralisation d’un tourisme mondial.

Au XXIème siècle, nouvelle donne : après une certaine abondance de fonds et une vraie politique publique, l’argent devient rare alors que le désir de créer et de repousser les limites de l’art est toujours aussi grand.

Jean Deuzèmes

 

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Pierre Soulages / Dessins – Abbaye Sainte-Foix de Conques (1988)

Prochaines chroniques : Derrière le vitrail 

Les théologies des peintres

Le chef d’œuvre : le fruit d’un ménage à trois

 

Allez voir l’exposition « Chagall, Soulages, Benzaken…»,le vitrail contemporain, Cité de l’architecture et du patrimoine, 1 place du Trocadéro jusqu’au 21 septembre

[1] La ville de Paris joue un rôle clef en tant que propriétaire du lieu et a clairement répondu favorablement aux demandes formulées par le CPHB ; un programme de longue durée incluant la rénovation des vitraux est engagé dans un esprit de confiance et de coopération.

[2] Accompagné d’un excellent catalogue

 

[3] On pourra lire le livre récent de B. Lahire, « Ceci n’est pas qu’un tableau. Essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré »

PS : Transformer les images de cet article en beau diaporama, passer derrière le vitrail, en cliquant sur l’une d’entre-elles : elle change de format, vous n’avez plus qu’à suivre les flèches, gauche ou droite. Enjoy !

Retrouvez l’esprit de cette chronique sur www.voir-et-dire.net, l’expression du réseau des arts visuels de Saint-Merry. Un moyen de découvrir l’art contemporain par les photos, les films, les analyses d’expositions et les commentaires d’œuvres. Une manière d’entrer dans les expos de Saint-Merry, par les mots.

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1 Commentaire

  • Un choc à chaque fois que je revois ces vitraux créés par des artistes contemporains et le plus souvent non chrétiens.

    Que trouver de plus spirituel, à même d’élever nos esprits vers plus grand que nous.

    Marie-Thérèse

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