Derrière le vitrail… un chef d’œuvre ?

Dans quelles conditions un vitrail devient-il chef d’œuvre ? En quoi l’église Saint-Merry se distingue-t-elle ? Troisième et dernier volet d’un grand dossier sur le vitrail contemporain. La chronique de Jean Deuzèmes

Le premier article avait décrit l’évolution de ce médium artistique et évoqué les audaces et les polémiques ; le deuxième avait relevé la liberté des artistes en matière d’interprétation théologique et souligné les a priori sous-jacents aux jugements ; le dernier revient sur la fabrique des chefs d’œuvre.

 Le chef d’œuvre : le fruit d’un ménage à trois

Abbatiale de Conques. Pierre Soulages. 1994. Dessin préparatoire

À quoi tient le statut de chef d’œuvre des plus récents vitraux ? À l’artiste, au programme et au cahier des charges.

Des trois relève le choix initial de confier les cartons à de grands artistes internationaux reconnus et inspirés, venant de courants artistiques nouveaux très éloignés des traditions de l’image dans les églises. Le vitrail cristallise le meilleur du style individuel de chaque plasticien qui se dépasse et fait des paris techniques que le verrier, qui se désigne lui-même comme peintre-verrier, met en œuvre. C’est l’alliance de l’inspiration et de la compétence technique[1]. Plus que jamais, l’esprit souffle où il veut !

Saint-Gildas-des-Bois. Pascal Convert

Mais comme en architecture, à laquelle le vitrail est lié, la qualité de chef d’œuvre tient à l’existence d’une loi formulée et au dialogue (dont la tension n’est pas exclue) entre le maître d’œuvre et le maître d’ouvrage[2]. La loi est ici composée du programme du vitrail, du cahier des charges et de la procédure adoptée pour choisir l’ artiste, ou le duo artiste+ verrier tant la question technique est importante.

Notre-Dame-de-Salagon. Aurélie Nemours

Le cahier des charges accompagne le programme. Il est étonnant de voir comment les commandes initiales de vitraux fondées sur des textes religieux, des saints ou des personnages bibliques se sont ouvertes à des enjeux patrimoniaux ou mémoriels.

Au début, le pouvoir religieux veillait à la conformité du résultat à la commande, mais, progressivement, la liberté de l’interprétation a prévalu. Qu’ils soient croyants ou non, catholiques ou non, les artistes soutenus par la puissance publique ont développé des approches de plus en plus personnelles en matière de théologie et surtout marquées par leur vision de l’architecture qui allait accueillir leur œuvre, voire même du territoire de la paroisse.

Abbaye de Noirlac. Jean-Pierre Raynaud

Pour Conques, Soulages a mis en valeur la pureté architecturale de l’abbatiale, les proportions et la pierre. À l’abbaye de Noirlac , Jean-Pierre Raynaud est entré dans l’esprit d’une architecture cistercienne dépouillée, sans couleurs ni formes, uniquement à l’aide de lignes orthogonales, de grilles aux rythmes différents ; on retrouve l’esprit de la décoration de sa propre maison-manifeste, à Saint-Cloud, couverte de carreaux blancs du sol au plafond en passant par les murs. L’application de ce principe de radicalité a été ainsi sublimée dans une architecture religieuse sans la blesser.

Notre-Dame de Maguelone. Robert Morris

Pour Notre-Dame de Maguelone, Robert Morris, architecte des grands paysages, a conçu un ensemble de vitraux qui ondulent comme l’eau tout autour de l’église-forteresse. Pascal Convert à Saint-Gildas-des-Bois a représenté sur des panneaux d’un seul bloc des personnages aux yeux fermés, symboliques des malades mentaux reclus à proximité. Pour Notre-Dame-de-Salagon, Aurélie Nemours a réalisé des monochromes d’un rouge intense et éminemment extatique.

 

Eglise du Souvenir, Berlin. Gabriel Loire, Egon Eirmann

Dans l’église du Souvenir de Berlin, les vitraux conçus par Gabriel Loire dès 1961 vibrent du bleu de Chartres, en s’inscrivant dans une architecture innovante : afin d’isoler le bâtiment placé dans une zone de grande circulation, l’architecte de la reconstruction de cet édifice détruit par les bombardements, Egon Eirmann, a conçu une paroi extérieure à 2,5 m de du bâtiment, que Gabriel Loire a transformée en une première peau de vitrail, faite de béton et de petits panneaux de verre, qui vibre avec la seconde paroi, intérieure et conçue pareillement, mais avec des bleus différents. Ce qui fait de cette église un lieu exceptionnel de recueillement, de silence et de lumière.

Tous ces succès reposent sur le programme et la mise au point d’une procédure : le cahier des charges négocié entre les différents acteurs qui doivent s’accorder. Lorsque le propriétaire de l’édifice est public, on ne compte pas moins que : les membres du service des monuments historiques, puis la Direction des arts plastiques dépendante du ministère de la Culture, la direction des métiers d’art, des représentants des collectivités locales et bien sûr de la commission diocésaine d’art sacré qui est chargé de rédiger le programme iconographique. Ce savant exercice de concertation[3] a grandi en efficacité et en compétences de pilotage, tandis que les rapports entre acteurs se sont fluidifiés dans le temps.
Si, durant les années 80 et 90, les artistes ont été pressentis sans concourir, voire sans programme, il n’en va plus de même. Le principe du concours est reconnu, trois artistes sont choisis et leurs épreuves sur dessin ainsi qu’un échantillon à une échelle 1/10 sont au cœur des débats. Au choix du prince a succédé la méthode démocratique fondée sur le débat et la transparence. Des chefs d’œuvre continuent de naître, mais les enfants sont bien différents, il y a du métissage. L’ouverture a du bon.

Varennes-Jarcy. Carole Benzaken

Les résultats respectent-ils le programme ? Et comment les autorités religieuses, affectataires des lieux, réagissent-elles ? On peut sourire des réactions quand on en a connaissance. Une belle histoire est celle de la réponse à la commande pour les vitraux de l’église de Varennes-Jarcy (Seine-et-Marne) dont le programme était l’arbre de Jessé. À l’instar de nombre d’artistes d’aujourd’hui qui ont abandonné l’abstraction et sont revenus à la figuration, Carol Benzaken, femme, juive et profondément spirituelle, a répondu par des cartons dessinés de tulipes accompagnés d’une maquette de vitrail particulièrement lumineux.

Varennes-Jarcy. Carole Benzaken. Dessins du concours

Or il y eut problème, cette fleur n’est pas citée dans la Bible, alors qu’elle traduit bien dans nos contrées le surgissement du printemps ! Il a fallu fournir des arguments tirés par les cheveux pour convaincre les autorités religieuses figées dans leur représentation mentale. Mais des conceptions de la fonction du vitrail traditionnelle subsistaient encore en 2015, comme pour l’église romane d’Anzy-le-Duc. Une association traditionaliste[4] a fait pression sur l’évêque d’Autun qui a refusé un vitrail de l’artiste international Gérard Fromanger car ses bulles de couleurs étaient jugées trop profanes et ne donnaient « aucune visibilité à la révélation chrétienne ». Et pourtant le projet était financé par un mécène local et avait reçu l’aval des autorités publiques.

Anzy-le-Duc. L’ancien vitrail // Le projet de Gérard Fromanger

On le voit bien, l’art contemporain n’a cessé de se déployer dans le vitrail et a réellement accéléré l’ouverture d’esprit de l’Église, a permis d’affirmer que l’accès au spirituel passait par d’autres voies que celles du passé. Les communautés locales se sont-elles approprié les résultats après-coup ? On n’est pas certain qu’elles développèrent un goût spécifique pour l’art contemporain et elles n’ont fait probablement que suivre le mouvement général de la société où l’art est partout[5].

 

Et Saint-Merry ? Le contemporain sous l’inspiration du vitrail

Une fois de plus, sans l’avoir demandé, Saint-Merry s’est vu bousculer par les artistes, mais pas directement.
Dans la première chronique, il avait été mentionné que le vitrail contemporain ne faisait pas partie des débats artistiques et que la préoccupation était avant tout de protéger le patrimoine existant, les vitraux du XVIe notamment et de donner priorité à la restauration de l’orgue.

Mais comme le vitrail fascine ou demeure associé à une expression du sacré par l’art, les artistes invités n’ont pas manqué d’explorer ce genre. Il a ainsi été proposé des créations sur le vitrail, mais sans verre ! Quatre plasticiens qui n’avaient pas les compétences du maître-verrier ont pourtant rendu hommage à ce médium qui les a précédés depuis des siècles, par la photo et la vidéo, en reprenant ses codes de représentation.

En 2011, Jean-Pierre Porcher, le créateur du chemin de croix[6], a réalisé un diaporama halluciné à l’occasion de l’expo d’été et de la Nuit Blanche, « 2256 : la source bleue », transformant les vitraux existants de Saint-Merry en images fluides et animées, dans l’esprit des antiques sources païennes, dépositaires du sacré.

En 2013, Camille Goujon a profondément innové en concevant un vitrail numérique, Cruci Fiction, totalement dans l’esprit du temps, le dessin animé. L’acte de liberté de l’artiste fut un succès auprès des visiteurs, alors que l’approche théologique, bien que juste sur le fond, aurait pu provoquer de multiples débats. (Visionner Vidéo ci-dessous)

En 2016, Edouard Taufenbach, à l’occasion de la Nuit Sacrée, a projeté « Sfumato », deux immenses vidéos, sur les toiles protégeant des échafaudages : des vibrations de ciels dans des cadres symbolisant des baies de vitraux ou des fenêtres mauresques, hindoues. Une évocation des vitraux, mais sans verre ; le Ciel, représenté seulement par des nuages qui passent ; une ouverture sur l’infini, avec les simples règles de la perspective.

 

Lors de la semaine Street Art de juin 2016, Le mouvement, un collectif d’artistes a accroché « Joie de vivre », une toile démesurée (8 x 5,20 m), sur le même échafaudage, exprimant la quintessence de l’esprit Street Art : relever les défis des murs, apporter de la couleur, pratiquer l’ironie et donner tout à la fois du sens et du plaisir à celui qui regarde. Les saints ont été remplacés par une population joyeuse, incarnant bien la diversité (hommes/femmes ; blancs/personnages de couleur) de la classe créative d’une métropole contemporaine. Un bel autoportrait de ce collectif dont le titre de l’œuvre est parfaitement justifié, et une belle lecture de la visée des Évangiles (Notamment Mt 5,12).

Tous furent autant de petits chefs-d’œuvre, chacun à sa manière, les fruits d’une courte vie de ménage à deux : une église et un artiste inspiré par le défi de la forme vitrail qui s’engouffre dans l’espace de liberté offert. Hors-normes, mais si justes…Le vitrail attire, les artistes s’aventurent derrière.

Jean Deuzèmes

[1] La photo de Une de l’article est un extrait d’un vitrail conçu par Jean Dominique Fleury en 2013 pour la cathédrale Saint-Jean de Lyon. Mais le résultat est en fait celui de la collaboration avec les Ateliers Duchemin, Verriers, où Jean Mauret est un spécialiste des verres et des plombs de section et Gilles Rousvoal, maitrise l’écriture au plomb et la grisaille. Il n’est pas possible de dissocier les uns des autres, qui sont tous artistes.

[2] Comme on l’a vu dans la première chronique, le vitrail relève d’une maîtrise d’ouvrage très complexe composée des pouvoirs publics représentés par plusieurs administrations, sans oublier le politique, et des autorités religieuses qui exercent une influence à des degrés divers.

[3] Le vitrail contemporain est typiquement un objet d’art religieux où la question des acteurs est essentielle pour produire des objets de plus en plus étonnants : l’artiste, le commanditaire public voire religieux et un homme (et son entreprise) le maître-verrier, lui même artiste, qui est chargé de mettre en œuvre un projet, souvent un prototype par la matière et le sujet.

[4] Lire l’argumentaire de Terre et famille

[5] Le philosophe et critique d’art Yves Michaux a pu parler de l’art contemporain comme un art à l’état gazeux

[6] Pour des raisons inexpliquées, cette œuvre pérenne, faite de quatre ensembles de photographie remplaçant les émaux disparus de l’ancien chemin de croix, demeure peu valorisée et mal éclairée dans le parcours du déambulatoire.

PS : Transformer les images de cet article en beau diaporama, passer derrière le vitrail, en cliquant sur l’une d’entre-elles : elle change de format, vous n’avez plus qu’à suivre les flèches, gauche ou droite. Enjoy !

Retrouvez l’esprit de cette chronique sur www.voir-et-dire.net, l’expression du réseau des arts visuels de Saint-Merry. Un moyen de découvrir l’art contemporain par les photos, les films, les analyses d’expositions et les commentaires d’œuvres. Une manière d’entrer dans les expos de Saint-Merry, par les mots.

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