Stéphane Belzère. Détail de La chute des anges (Le feu). 2003-2007. Cathédrale Notre-Dame de Rodez

Derrière le vitrail…Une théologie bouleversée ?

« Chagall, Soulages, Benzaken… », ces peintres ont conçu des vitraux. Qu’apporte cet art d’Église à l’art contemporain ? De quoi le vitrail est-il le reflet ? Deuxième volet d’un grand dossier sur le vitrail contemporain.

Qu’apporte l’art contemporain au vitrail ? La belle exposition sur le vitrail contemporain qui s’est tenue à la Cité de l’architecture durant l’été 2015 traitait bien plus que de questions techniques, esthétiques ou spirituelles. Après un premier article où était décrite l’évolution de ce médium artistique et où étaient évoquées les audaces et les polémiques, poursuite de la réflexion autour d’approches surprenantes. Lire le précédent article

Les théologies des peintres et les a priori passés sous silence

Markus Lüpertz. Projet pour l’Ascension (vers 1988-1993)

Le vitrail est loin d’être un art du consensus. Comme on l’a évoqué dans la précédente chronique, des conflits ont éclaté pour des raisons esthétiques, mais aussi pour des raisons idéologiques.

À Nevers, l’évêque a refusé les projets du très grand artiste international Markus Lüpertz qui, pour répondre au programme de l’Ascension, avait proposé des dessins de pieds sur un fond de journaux allemands de l’époque : il affirmait que l’on ne pourrait pas prier devant les jambes d’un pendu ; en outre, il n’avait pas apprécié que l’un des extraits de quotidien jeté à ses pieds mentionne le terme « Mein Kampf » écrit en tout petit, ne comprenant pas que Lüpertz voulait questionner l’Histoire, comme dans le reste de son œuvre. En 1951, les Monuments historiques de Metz ont tout fait pour écarter le projet de Marc Chagall, sa première intervention dans ce médium : c’était trop cher, il y avait trop de bleu, etc. mais ces arguments cachaient mal l’antisémitisme latent de l’époque.

Georges Rouault. Le bouquet.1945. (Vitrail complété)

On ne peut qu’être surpris de l’évolutions dans la réception des œuvres entre 1945 et 2016. Le Bouquet de Georges Rouault (1945), très classique de facture et destiné au plateau d’Assy, n’a pas été accepté par le Père Couturier, pourtant si ouvert, car pas assez christique à ses yeux[1].

En revanche, on peut admirer l’Apocalypse de Georg Ettl (1997) pour la Collégiale Saint-Barnard à Romans-sur-Isère où, dans un oculus, le Père descend de son trône en hauts talons, dans une figure androgyne, le peintre tenant à affirmer que Dieu n’est ni homme ni femme. Il a continué dans l’expression de sa vérité d’ artiste au travers de ses trois panneaux de l’enfer : des figures très contemporaines de diables avec des pistolets, de l’argent qui tombe, des ossements, pour représenter les fléaux contemporains de l’argent, de la violence et de la mort.

Stéphane Belzère, qui avait peint pendant des années les bocaux anatomiques conservés au musée d’histoire naturelle de Paris a séduit le clergé de la cathédrale Notre-Dame de Rodez par son approche des quatre éléments, l’eau, la terre, le ciel et le feu, notamment le premier où la création apparaît comme non terminée, avec des êtres qui ressemblent à des fœtus, tandis que figure dans un autre vitrail le symbole de l’ADN. L’artiste qui a voulu bouleverser toute l’iconographie traditionnelle a même utilisé un cliché d’IRM de cerveau humain pour suggérer l’intelligence de Dieu le Père.

Georg Ettl. (Ni homme, ni femme). 1997

Désormais, tout surprend, rien ne choque. Vatican II, une certaine ouverture de Jean Paul II et surtout celle des autorités religieuses locales, sous l’effet de l’immersion de l’art contemporain dans tous les espaces, peuvent expliquer cette évolution. Mais, plus précisément, il semble que ce qui était inimaginable il y a trente ans ait été rendu possible pour quatre raisons majeures :

  • Le vitrail est tout autant un enjeu théologique ou pastoral qu’un enjeu patrimonial, à la dimension spirituelle très large devant susciter l’émotion esthétique.
  • Stéphane Belzère. IRM

    Chaque vitrail s’élabore dans des conditions de dialogue entre tous les acteurs bien meilleures qu’auparavant, l’artiste peut argumenter de son interprétation des textes tandis que les pouvoirs publics (payeurs) garantissent les qualités des partis retenus. Les commissions diocésaines ont vu leur niveau de culture augmenter et ont mis sur un mode mineur leur attitude de « gardiens du temple ».

  • Marc Chagall. Le songe de Jacob. Cathédrale de Metz. 1951

    La fonction du vitrail a changé, il n’est plus fait pour soutenir la prière ou encore pour imposer un modèle ou un message. Dans un monde où l’image est partout, l’Église développe son propre registre en proposant des vitraux dont la puissance imagière ne peut être contestée. L’art contemporain lui permet de ne pas être « ringardisée » par rapport à d’autres lieux de la culture et du spirituel. L’Église s’expose dans la modernité et suit l’idéologie de Jean-Paul II, reprise sur un mode intellectuel par Benoit XVI. Mais les artistes mènent l’art en Église bien plus loin que cette dernière l’envisageait. À priori, de telles approches devraient intéresser le Pape François , lui qui dans un livre de 2016, « Mon idée de l’art » fait des choix artistiques (voir la courte vidéo d’Arte) tranchant avec ceux de ses prédécesseurs[2].

  • Laisser l’artiste libre de l’interprétation, si elle ne touche pas aux dogmes, est un gage d’ouverture apparente et retombe en pluie de notoriété pour l’Église quand l’image est forte et le nouvel environnement exceptionnel. L’important n’est plus dans le respect de normes venues du sommet de l’institution, mais dans la capacité à provoquer l’étonnement dans un monde déchristianisé, une émotion qui ouvre aussi une porte sur le spirituel. Le vitrail contemporain a souvent quitté le territoire dit de l’art sacré.

Jean Deuzèmes

Prochain article, fin du dossier : « Le chef d’œuvre : le fruit d’un ménage à trois »

[1] Georges Rouault a cependant imposé son parti en retournant à l’Abbé le même carton sur lequel il s’était contenté d’écrire la phrase sans rapport avec le tableau : « Il a été maltraité et opprimé », ce qui pouvait aussi désigner le peinte…

[2] La presse s’est longuement étonnée que François mette en avant une représentation du Christ sortant de l’iconographie traditionnelle, une sculpture réalisée par un artiste canadien qui utilise les déchets ou encore une autre, un bronze d’un SDF sous sa couverture, déposée sur un banc public. Il est toujours possible «d’ouvrir des horizons où il semblait qu’il n’y en avait plus » dit-il.

PS : Transformer les images de cet article en beau diaporama, passer derrière le vitrail, en cliquant sur l’une d’entre-elles : elle change de format, vous n’avez plus qu’à suivre les flèches, gauche ou droite. Enjoy !

Retrouvez l’esprit de cette chronique sur www.voir-et-dire.net, l’expression du réseau des arts visuels de Saint-Merry. Un moyen de découvrir l’art contemporain par les photos, les films, les analyses d’expositions et les commentaires d’œuvres. Une manière d’entrer dans les expos de Saint-Merry, par les mots.

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