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DES PRISES DE CONSCIENCE HEUREUSES

Elles ont leurs références, comme la théorie cybernétique. Elles cultivent leurs auteurs, comme Edgar Morin. Parfois sans avoir lu la moindre ligne ni de l’une ni de de l’autre. « L’avenir nous tourmente et le passé nous retient : voilà pourquoi le présent nous échappe ! »  disait Flaubert. A elle seule, cette citation résumerait parfaitement l’air du temps. Mais qu’est ce qui se dit dans ces discours sur l’incertitude ? Une anxiété face à un avenir que nous redoutons ? Une vision soutenue par une espérance et la reconnaissance d’une des dimensions fondamentales de l’existence ?  

Pour ce qui le concerne, le chrétien a conscience que l’histoire, même si elle comporte des progrès, recèle aussi un côté tragique. A vrai dire, malgré son aspect inédit, l’épidémie n’est pas la première des temps modernes ni le seul bouleversement conséquent. Un peu de recul est nécessaire. On peut situer le Covid 19 dans des mutations plus profondes. Personne ne contestera trois changements significatifs qui affectent les existences concrètes : un cadre de vie transformé, un mode de vie perturbé, un code de vie en mutation

Le cadre de vie : jusqu’à une date récente, nos sociétés étaient régies par un cadre de vie relativement étroit. Il était marqué par le poids de contraintes matérielles : conventions sociales, familiales, religieuses, liées au travail… Souvent celles-ci étaient assez lourdes. Pourtant, des compensations existaient : les solidarités, les fêtes, les gratifications symboliques du bonheur du travail bien fait…. Nous sommes passés dans un cadre élargi par la mondialisation et par les nouvelles technologies. Ce cadre a aussi été enrichi. Nous ne sommes plus dans une économie de la rareté ou de la précarité. Jusqu’à aujourd’hui, nous consommions à grande échelle,  avec un sentiment accru de puissance. Le sens de la fragilité, de l’interdépendance, de la responsabilité faisait souvent défaut. Tout cela a largement volé en éclat. Même les collapsologues ne prévoyaient pas une catastrophe sanitaire planétaire de cette ampleur.

Le mode de vie. Nos façons de sentir, de penser, d’agir viennent d’être profondément transformés. Ces changements de structures, non seulement personnelles mais aussi collectives, impactent les contenus de valeurs, d’idées et d’images. Ils s’expriment dans un langage neuf (des idées et des mots). Le télétravail a augmenté de façon considérable. Certains ont perdu leur emploi. D’autres ont basculé dans la précarité. Toutes les grandes institutions ont dû s’adapter. Les règles morales libérales et les hiérarchies traditionnelles se sont trouvées plutôt bousculées. La vie familiale a dû se réinventer.  Les modèles mis en œuvre depuis le début de l’épidémie tentent de conjuguer autorité et souplesse, liberté et responsabilité. Les repères sont devenus mobiles. Les références  sont incertaines. En fait, l’ensemble de la structure de la société a été atteinte. Face à des clivages importants, la grande difficulté pour le politique aura été de légiférer et d’organiser la vie publique sereinement.  

En situation de confinement, la dépendance vis-à-vis des grands moyens de communication, des réseaux sociaux s’est accentuée. Mais la sociabilité s’est aussi enrichie par une attention plus grande aux nécessités vitales, aux solidarités de proximité. A l’effroi et la sidération du début ont fait place des formes nouvelles d’organisation, en privilégiant notamment des « circuits courts » et une prise en charge des besoins essentiels. Dans certains cas, la survie en a dépendu tout comme le « code de vie ».

Le code de vie.  Alors que les « tables de la loi ancienne » (le courage, l’honneur, le respect, l’autorité…) semblaient craquer de toute part dans la postmodernité, la nécessité de « faire front » les a remises en circulation. L’appel aux convictions spirituelles pour soutenir la transcendance de l’ordre public a été clairement mis en œuvre pour favoriser une « résilience ». L’éthique du soin (en anglais : care) qui essaye de proposer une nouvelle façon de rentrer en lien, à partir d’un rééquilibrage concret en faveur des plus fragiles, en contestant une autonomie qui favorise les plus dominants, s’est retrouvée au centre des débats. Les aides-soignants, infirmières et médecins avaient été matraqués et gazés par la police au cours des manifestations ces derniers mois. Désormais, ils sont applaudis aux balcons.  La société  nourrissait un fantasme d’immortalité. Elle a dû réapprendre à composer avec une organisation de crise et une mortalité de masse. L’économie de la santé paraît ainsi complètement à refonder. 

Pourtant, c’est encore à partir de soi, des processus d’individuation et de subjectivation qu’on doit penser le rapport aux codes, la relation aux autres. Jamais le besoin de protection – à commencer par des masques et des gants – ne se sera fait autant sentir, au point de générer une nouvelle civilité publique.  Ainsi, malgré toutes ces formes d’évitement – à commencer par celle induite par la gouvernementalité algorithmique – personne ne peut plus échapper pour l’heure à ces questions existentielles comme celle du mal ou de la mort. Beaucoup doivent désormais recomposer une orientation à leur vie. Un certain sens de la « performance » est remis temporairement en cause. 

Quoi qu’il en soit, les incertitudes sur le « monde de demain »  appellent des modalités plus fines d’auto-régulation, de correction, de discussion, d’orientation. Il faut se situer autrement dans l’espace – en développant des solidarités planétaires et dans le temps  – avec le souci des générations futures et un principe de précaution plus appuyé. De plus en plus de voix avaient plaidé pour une « écologie humaine globale », une révolution des mentalités et des mœurs, qui permettrait de faire face avec plus de sérénité à des changements inévitables. La nouvelle conscience planétaire de vivre dans un monde fini – rétrécissement de l’espace et acceptation de la finitude – oblige à de nouvelles sagesses. La  précarité et ce « règne de l’éphémère » ne poussent pas forcément à un pessimisme qui dicterait des solutions autoritaires (pour préserver l’eau, l’air) mais à une modération, à une « frugalité heureuse », à la reconnaissance que décidément, « tout est lié », comme le disait l’encyclique du pape François« Laudato si ». Quels seront les acteurs de ce changement véritable et de cette prise de conscience heureuse ?

                                                                 Jean-François Petit

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