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DES VOILES ET DES MASQUES

Aurons-nous tous à porter des masques au sortir du confinement ? Cette préconisation, au nom d’un impératif sanitaire bien compris, n’est pas sans poser d’énormes questions. Hier, en France « l’affaire du voile » avait conduit à stigmatiser des femmes qui l’avaient librement choisi. La très respectée philosophe américaine Marta Nussbaum y avait vu un vrai manque de tolérance au « pays des droits de l’homme » (Les religions face à l’intolérance, Flammarion, 2013, p. 185-193).

Aujourd’hui, des soignants reçoivent des lettres ignominieuses des propres habitants de leurs immeubles. Faudra-t-il qu’une culture de l’immunisation collective conduise à des normes comportementales impératives ? Les malades du covid 19 seront-ils les nouveaux parias de la société ? Cette « révolution dans la civilité » (E. Balibar) va-t-elle conduire à une nouvelle brèche dans le pacte républicain ?

En réalité, il faut bien comprendre ce qui se joue derrière cette mesure d’abord  prophylactique. Au  théâtre, au XVIIe, le masque est l’accessoire de la fourberie. L’expression « bas les masques ! » nous est restée. Si le masque constitue désormais une part de notre existence ordinaire, qu’est ce qui va se passer ? Va-t-on s’en faire un rempart, accentuant la « société de la défiance » ? Va-t-il être l’indice du nouveau visage, individuel et collectif, de l’après confinement? 

A la suite du psychologue Gordon Allport (1897-1967), on peut revenir aux quatre sens possibles du terme « masque » : la fausse apparence ; le rôle joué ; les qualités propres au porteur de masque ;  le statut social même

Dans le premier cas – la fausse apparence – le masque serait considéré en rupture complète avec la tradition occidentale. Il serait assimilé péjorativement comme l’indice de l’incomplétude de l’apparence de la personne. Il serait même, extensivement compris, une façon indirecte de cacher sa personnalité.

 Le second sens – le rôle joué – peut correspondre à une philosophie sociale nouvelle, marquée autant par la recherche d’une sécurité que par l’anxiété générée par le port d’un objet largement inusité jusqu’alors. Toute une sociologie de l’illusionnisme social, comme l’avait mis en place Pierre Bourdieu, pourrait ici être sollicitée : la société ne serait définitivement plus composée que « d’acteurs », chacun jouant sa carte selon les contextes. 

Le 3e sens – les qualités propres au porteur – pourrait faire comprendre le masque comme le signe d’une communauté d’appartenance, centrée sur la responsabilité personnelle et collective. Il serait ici un attribut de la respectabilité et de la civilité des membres d’une société d’après le confinement. 

Enfin, il est trop tôt pour analyser le 4esens concernant le statut social : les clivages sociaux actuels vont-ils s’atténuer par le port d’un même objet, pouvant assimiler les uns et les autres à un même statut ? Dans ce cas, l’absence de masque serait-il soit le signe d’une transgression hostile, l’indice d’une marginalité ou, dans un périmètre sécurisé où son port ne serait plus nécessaire, l’expression de la confiance, d’un « entre-soi » ?

Pour l’instant, l’expression publique sur ces questions est très déficiente. On attendrait que les sciences comportementalistes, d’habitude si assurées, nous donne des repères mais aussi que les philosophes soucieux de la civilité s’expriment. Les Français ont fait preuve de ressources insoupçonnées pour vivre au mieux (ou le moins mal possible) le confinement. Mais comment ne pas penser que l’interaction des individus avec leur environnement ne soit pas modifiée à la sortie de la crise, comme elle l’est déjà, en créant des solidarités nouvelles et des solitudes renforcées ? Plus même : les traits centraux des enfants grandis dans ces conditions ne seront-ils pas transformés ? Une véritable éducation ici s’imposerait, s’il est vrai qu’une communauté de gens masqués ne pourra jamais être pensée sans le respect des personnes qui la compose. 

 Sans une vraie réflexion citoyenne sur le sujet, on peut craindre, hélas, une nouvelle accentuation des inégalités, comme c’est déjà le cas actuellement. Une vie monotone, presque irréelle, de confinement va-t-elle laisser la place à une vie dictée par des lois mal réfléchies, où contradictions et hasards se mêleraient à une logique d’évitement et de rigorisme médicalo-politique ? Quoi qu’il en soit, le masque peut être le symbole de la fête, comme de la tragédie.  

                                              Jean-François Petit

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