Désiré Amani à Saint-Merry. Les débordements d’un déraciné

Les quatre artistes de l’exposition Vohou-Vohou qui se tient à Saint-Merry du 14 au 28 septembre témoignent d’une vibration de sens spirituel qui croise à la fois les religions ancestrales et animistes de l’Afrique, ici la Côte d’Ivoire, et le christianisme. Cela semble évident avec les toiles de Kra N’Guessan et notamment son grand Christ qui transforme le monument aux morts de l’église en un monument au Vivant. Mais qu’en est-il des trois œuvres énigmatiques de Désiré Amani ?

Désiré Amani, 31 ans, fait partie de la dernière génération du Vohou-Vohou, il vit et travaille entre Strasbourg et Stockholm.

Les 3 tableaux de DA
Désiré Amani. « Donne-moi une raison de rester » / Cliquez pour agrandir

Il appartient à une société globalisée mais, comme il l’a affirmé avec émotion dans la soirée autour des trois artistes le 19 septembre, il se vit comme un déraciné et fait de cette situation une œuvre mystérieuse et joviale à la fois, comme en témoignent ses deux installations et sa performance.

Sensible aux formes contemporaines de mixité des arts, entreprenant et s’engageant dans le champ international, sculpteur, performeur, peintre, il interprète le Vohou-Vohou avec beaucoup de conviction et une certaine véhémence.

 

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Désiré Amani. Vernissage 2

« Donne-moi une raison de rester » est un triptyque significatif de sa posture artistique avec ses traits noirs sur fond jaune éclatant, très africains, à la fois étranges mais aussi familiers par une connivence avec de la BD ou le street art. Le jaune est la couleur de la vie, le noir serait celle de la tristesse alors que de son côté Youssouf Bath (65ans), exposé lui aussi à Saint-Merry et cofondateur du Vohou, en fait la couleur des sages qui dans les villages se réunissent la nuit pour prendre les grandes décisions.

 

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Désiré Amani. Extrait du triptyque

Désiré est loin de l’ancienne génération qui utilise les teintes sourdes, en revanche il s’en rapproche quand il truffe ses trois tableaux de saynètes dessinées de manière incisive comme chez Youssouf Bath. Une sorte d’esprit artistique commun les unit.

1400 P1010711Dans deux de ces tableaux, apparaissent des sortes de personnages crucifiés reliés par le même trait à l’horizontale continuant sur le troisième où il porte des seins d’allaitement. Le thème central des tableaux est explicitement la femme : des ventres rebondis, des kyrielles d’enfants stylisés, des larmes et des langues de feu.

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Désiré Amani. Vernissage

Les trois dessins débordent par le bas, avec de grands scotchs rouge sang qui aboutissent à un bac et un carré de sable blanc immaculé surmontés d’œufs blancs et d’une cuiller en bois. Sans nul doute, l’installation entière parle de fécondité. Une flèche orientée vers le spectateur semble le prendre directement à partie. Ainsi, cette œuvre apparaît comme un hymne à la femme, à son rôle, à son image dans la société africaine. Symboliquement, tout part d’elle. « Je suis l’avocat de la femme » affirme d’ailleurs Désiré Amani, dont le prénom prend alors une étonnante consonance. Le titre exprime le cri d’un déraciné (de l’Afrique ? de la mère ?), qui pourtant ne désire pas l’être : « Donne-moi une raison de rester ».

Posée dans une église, cette installation en triptyque peut aussi être lue comme retransposant inconsciemment le monde plus connu des tableaux chrétiens dont le thème est Marie, de la Vierge à l’enfant jusqu’à la Vierge de douleur au pied de la croix. L’art de Désiré Amani se fait syncrétique et s’affirme comme fondamentalement africain, le religieux et le sacré présents partout, même si parfois certains des symboles nous échappent.

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Désiré Amani. La langue de la parole

En face de son triptyque, l’artiste a installé une œuvre subtile faite de minuscules tableaux rouges qui, alignés l’un en-dessous de l’autre, tracent une incision dans le pilier : « La langue de la parole ». L’effet est esthétiquement réussi : une saignée dans la pierre.

 

« Homme Canette » est le titre de la performance que Désiré Anmani et un ami ont proposée lors du vernissage, c’est aussi une sculpture.

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Homme canette

L’artiste a imaginé un être venu d’une autre planète sur terre pour la libérer de ses déchets. Il est revêtu d’une multitude de canettes de soda et devient une sorte de bibendum de la société de consommation à la marche bruyante. Cette performance drôle peut être interprétée de manières les plus diverses, mais tire sa source du rituel des masques de réjouissance des sociétés africaines. L’objet est à la fois une référence aux mécanismes de purification d’un autre continent et un miroir de la société occidentale où l’obésité ainsi que les déchets produits sont périodiquement dénoncés comme signes de dérèglement ; il exprime peut-être des aspirations à revenir à un état précédent. Avec cette accumulation d’objets, à la Vohou, l’artiste réactive la fonction de sorcier mais sur le registre de la dérision, de la bouffonnerie.

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Homme canette entrant dans l’église

Les deux artistes ont tourné autour de Beaubourg et attiré l’attention de centaines de personnes avant d’entrer solennellement dans l’église. Ils ont alors joué une autre retransposition : l’artiste/sorcier entrant dans le bois sacré/l’église.

Si le terme Vohou signifie « bruits de feuille », c’est-à-dire le bruit de n’importe quoi, et par extension « n’importe quoi », la dimension de la folie et du débordement africain se trouvait bien présente à Saint-Merry lors du vernissage et de la rencontre avec les artistes ; un débordement de sens pour la plus grande joie des nombreux visiteurs et des quelques personnes de la communauté qui s’étaient déplacées trouvant intérêt à cet autre visage de l’Afrique, au-delà des actions de solidarité du CPHB avec une communauté de femmes de Côte d’Ivoire.

Jean Deuzèmes

4 artistes Vohou
Qutre artistes du Vohou-Vohou

Retrouvez l’analyse des autres œuvres de l’exposition sur Voir et Dire.

 

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