LES DEUX FRANÇOIS ET LA SUBLIME PORTE

Face à la propagande du président turc Recep Erdogan au sujet d’un referendum qui devrait lui accorder des pouvoirs supplémentaires, les gouvernements européens ont choisi des attitudes différentes. Alors que les purges et la répression brutale des droits fondamentaux se multiplient en Turquie. Le regard de l’historien dans la chronique d’Alain Cabantous

Une nouvelle fois, la Turquie devient une pomme de discorde entre les Européens. Non content de réprimer à qui mieux mieux, de limiter les libertés d’expression, de pratiquer des purges considérables dans l’armée et l’administration, Recep Erdogan a prévu de soumettre à référendum des dispositions constitutionnelles qui renforceraient singulièrement un pouvoir déjà passablement autoritaire. La victoire du « oui » n’étant pas acquise le 16 avril prochain, Erdogan a fait organiser des meetings de soutien dans les pays de la diaspora. La Suède, l’Autriche, la Suisse mais plus vigoureusement l’Allemagne et les Pays-Bas, alors en pleine campagne électorale, ont tout simplement interdit la tenue de tels rassemblements de propagande, s’attirant les foudres de l’apprenti dictateur qui traita ces « pratiques de nazies » ! En revanche, le gouvernement de la République française autorisa la tenue d’un meeting à Metz le 12 mars dernier au nom de l’État de droit et en l’absence de menace à l’ordre public.

François Hollande

Cette nouvelle désunion occidentale face à un pays qui a « accepté » de sous-traiter avec l’Europe la rétention des flux migratoires venus du Proche-Orient est-elle un nouvel aveu de faiblesse et la marque supplémentaire d’une absence de politique étrangère commune ?

François Ier

La situation n’est pas sans évoquer l’attitude d’un autre François, roi de France et premier du nom, qui après la défaite de Pavie (1525) et l’exil madrilène chercha à poursuivre le combat contre Charles-Quint en ouvrant un nouveau front à l’est et au sud des possessions des Habsbourg. Il suffisait de se rapprocher de la grande puissance montante d’alors, la Sublime Porte, qui poursuivait sa conquête des Balkans et de la Hongrie jusqu’aux portes de Vienne (en 1529 et 1532). L’alliance de François avec le Turc, préparée dès le début des années 1530, fut ressentie par les cours européennes moins comme « une honte »(1)expression de Jean-Pierre Denis dans son éditorial de La Vie du jeudi 16 mars 2017 que comme une insigne trahison de la part d’un prince chrétien. Car le Turc, c’était l’Islam, cette religion honnie des Chrétiens ; c’était la prise de Constantinople (1453) et la destruction du grand empire byzantin. Le Turc, c’était le joug de l’Infidèle sur la Terre sainte ou encore le développement de la piraterie puis des razzias sur les rivages de la Méditerranée orientale. Ce genre de considérations n’arrêta pas pour autant le roi François. Dès 1534-1535, des contacts furent établis. Le Français La Forest envoyé auprès de Soliman ne se contenta pas de proposer une collaboration militaire mais demanda un soutien financier considérable d’un million d’écus ! Ce n’est qu’en 1536 que furent signées des « capitulations » commerciales favorables au trafic maritime français aux Échelles. Sur le terrain proprement dit, l’alliance se traduisit par des opérations navales (contre Nice ou la Corse) au début des années 1540.

Par la suite, la France des Valois puis des Bourbon continua d’entretenir des relations privilégiées avec Constantinople. Elle se refusa à participer à la Sainte Ligue qui infligea sa première grande défaite à la flotte ottomane à Lépante (7 octobre 1571) et resta attentive à préserver ses liens commerciaux particuliers en renouvelant les « capitulations » sous Charles IX et Henri IV. D’ailleurs, avec Venise, le royaume du très chrétien était le seul à avoir un ambassadeur auprès de la Sublime Porte. Plus tard, Louis XIV lui-même ne resta pas insensible à ce que pouvait représenter vers 1670 la puissance ottomane, pourtant sur le déclin. Il reçut d’ailleurs avec un faste magnifique le représentant du sultan Mehmed IV en 1669 sans pour autant impressionner le diplomate ingrat ! Le Roi-Soleil, vexé, ne fut pas fâché de savoir ses dramaturges officiels, Molière (1670) puis Racine (en 1672 avec Bajazet) prêts à se saisir de l’engouement pour les turqueries afin de ridiculiser, chacun à sa manière, les mœurs ottomanes.

Aujourd’hui les turqueries sanglantes d’Erdogan et ses rodomontades ne font plus rire personne. Son discours nationaliste et islamiste, son double jeu diplomatique dans la crise du Moyen-Orient, son chantage à propos des réfugiés sont loin de l’assimiler au grand Mamamouchi du Bourgeois Gentilhomme. Et si, dans ce contexte, c’étaient les Européens qui dansaient un peu comme monsieur Jourdain : dans un désordre ridicule.

Alain Cabantous

 

Notes   [ + ]

1. expression de Jean-Pierre Denis dans son éditorial de La Vie du jeudi 16 mars 2017

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