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DEVANT L’INCERTITUDE, NOMMER LES PEURS

Hélas, les médias sont souvent remplis de craintes, d’angoisses non maitrisées. Dans bien des cas, elles altèrent ou paralysent l’activité et le jugement.  On leur oppose volontiers le courage, la hardiesse ou la bravoure. Mais en est-on toujours capable ?

Sur le fond, plusieurs hypothèses s’affrontent sur l’origine de la peur : est-elle une déformation de la perception, un délire de l’imagination ou une pathologie de la relation ? Déformation de la perception parce qu’affolement devant un phénomène qui n’a pas lieu d’être ; délire de l’imagination parce qu’on y est épouvanté par des fantasmes ; pathologie de la relation car on ne peut s’engager avec confiance si l’on est apeuré.  

 La peur est souvent jugée irrationnelle. En cela, elle est historiquement et culturellement située. Montaigne le disait déjà fort bien : « tantôt la peur nous donne des ailes aux talons, tantôt elle nous cloue les pieds et les entrave ». Sus aux couards ! Les sociétés occidentales se sont construites sur cette conquête, dans le déni de la peur et de sa dimension ultime : la peur de la mort. L’évêque Hilaire de Poitiers le notait :« la crainte est l’effroi de la faiblesse humaine qui redoute de souffrir des accidents dont elle ne veut pas. Elle nait et s’ébranle en nous du fait de la culpabilité de notre conscience, du droit d’un plus puissant, de l’assaut d’un ennemi mieux armé, d’une cause de maladie, de la rencontre d’une bête sauvage, bref, de la crainte nait de tout ce qui peut apporter la souffrance ». 

Une souffrance d’autant plus grande qu’au début de l’épidémie de nombreuses morts de l’épidémie ont été masquées, dissimulées dans le discours public, le plus longtemps possible, concernant les EHPAD, les hôpitaux ou les décès à domicile. Comme le fait remarquer le philosophe Marc Grassin, il faudrait interroger longuement cette « déshumanisation civilisée ». Si la crainte est l’une des données fondamentales de l’humain, n’est-ce pas le rôle de toutes les sagesses et religions d’apprendre d’abord à mieux la nommer ?  

Ces derniers jours, la peur (avec la contrainte) aura été un levier d’inclusion – mais avec quelle rudesse ! – ou de manipulation. Elle marque autant les relations individuelles que les situations sociales. Dans ce cas, elle invite à se méfier, à s’en remettre à des « experts » ou « chefs ». Bref, à suspendre sa liberté de jugement et sa responsabilité.  Dans ce cas, selon le fameux adage, la peur est vraiment « mauvaise conseillère ». Attention toutefois ! La peur n’est pas la panique. Une fois dévoilée, la peur indique aussi le chemin d’une sortie de la passivité, de la participation et de la réintégration sociale. Elle peut aussi être « apprivoisée ».

En réalité, la peur appartient à la vie humaine.  Elle n’est ni anachronique ni inappropriée car elle manifeste aussi une sensibilité. Elle est un marqueur utile. Elle peut nous protéger quand elle n’est pas pathologique. Elle traduit la conscience d’un danger. Dans ce cas, comme l’a dit Ricœur, elle tire le vivant de l’inertie, de l’habitude pour « ébranler l’action ». En définitive ici, la peur nous apprend une partie de ce que nous sommes, à ne pas survaloriser la volonté, à ne pas sous-estimer l’imagination, à valoriser la parole.

Des orientations importantes vont être prises pour l’avenir du pays. Mais il faut rappeler que ce n’est pas le pouvoir qui corrompt mais bien la peur. Non contente d’étouffer et d’anéantir lentement le sens du bien et du mal, elle fait perdre l’estime de ceux dont on a la charge, qu’on traite comme des enfants. Se libérer de la peur revient politiquement à avoir le courage de dire la vérité, de tenir parole, d’accepter la critique, de reconnaitre ses fautes, de corriger ses erreurs, de respecter l’opposition, de dialoguer avec tous et non de fuir ou de dissimuler les difficultés, de capituler devant « la peur du vide » (O. Mongin). A un niveau plus ordinaire, la peur invite à retrouver tous les petits gestes quotidiens d’attention et de service. Ils aident à préserver le respect de soi et la dignité humaine. C’est donc tout autant du côté des solidarités fondamentales et non des grands discours narcissiques qu’il faut chercher. Ils sont aussi un moyen de diminuer l’incertitude fondamentale devant l’avenir.  

Jean-François Petit

  1. sylvie de Bengy says:

    La Peur, oui la peur qui transforme la confiance en défiance et qui m’empêche de prendre mes propres responsabilités, attendant que l’institution me dicte une conduite que je vais sans aucun doute contester…
    Hier toute l’équipe, enseignants et autres de la petite école primaire où je travaille, avons eu, autour de notre directrice, une réunion pour organiser le retour de nos élèves après le 11 mai. Beaucoup d’idées et de propositions mais impossible d’imaginer leur mise en oeuvre devant l’incertitude de: qui reviendra???

    En face des parents qui nous interpellent sur les modalités (précises bien entendu) d’accueil de leurs enfants, modalités qui décideront de leur venue ou pas???
    Et les élèves? toutes les maîtresses ont raconté (grâce aux échanges individuels et collectifs de ces dernières semaines) le désir des enfants de revenir dans leur école, retrouver leurs copains et finir leur année… Certains disaient leur peur, insécurisés sans doute par des parents, adultes, médias, discours inquiétants…
    J’ai bien aimé que le premier ministre n’impose pas un modus vivendi identique et général aux « 4 » coins de l’hexagone et renvoie aux élus locaux et responsables d’agir en intelligence de situation…

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