DIETRICH BONHOEFFER. UNE THÉOLOGIE POUR TEMPS DE CRISE

Quand l’espoir du salut ne détourne pas des combats à mener ici-bas. Les pistes pour une véritable « entrée en résistance » dans l’enseignement du pasteur protestant qui s’opposa au nazisme. La chronique de Jean-François Petit

Si le scandale du mal lié au coronavirus interroge aussi les chrétiens, l’espoir d’un salut ne les détourne pas des combats à mener ici-bas, contrairement à ce que pensait Camus. J’en veux pour seul exemple Dietrich Bonhoeffer, une figure édifiante de foi, qui peut aider à tenir debout en contexte de crise comme le nôtre.

Un simple rappel : né en 1906, dans une famille aristocratique, il a l’intuition qu’Hitler prépare dès 1933 sa marche à la guerre. C’est là le début d’une prise de conscience politique, à laquelle sa formation théologique ne l’avait nullement préparé. Ce montre aussi que les systèmes académiques peuvent manquer de lucidité. 

Karl Barth

Enthousiasmé par sa rencontre avec le théologien Karl Barth, sa foi prendra une dimension communautaire. C’est ce qu’il défend dans sa thèse Sanctorum communio, une recherche dogmatique sur la sociologie de l’Église (1927) : « Le Christ est existant en tant que communauté », y soutiendra-t-il.  Pour sa part, la prédication de l’Église doit nous y inciter. La révélation doit être saisissable dans l’histoire. Les textes sacrés sont porteurs de la révélation de Dieu et non d’une simple expérience humaine. Le choix de sa vie ne sera pas seulement celui d’être pasteur mais d’abord d’être chrétien et citoyen.

En 1934, le synode de Barmen marque un tournant. Selon Bonhoeffer, l’Église doit être édifiée à partir du Sermon sur la montagne. Seules l’obéissance au Christ et sa suite sont nécessaires : Nachfloge (traduit par Le prix de la grâce). Il développe alors une éthique de résistance non-violente, au moment où l’Église protestante fait allégeance au régime et n’a plus de liberté d’agir. Bonhoeffer choisit de ne pas déserter lui. Il aurait pu partir enseigner aux USA. Mais il s’engage dans la formation des consciences. Précisément, dans trois directions : s’occuper des parias (Juifs) ; des victimes de l’ordre social, en dépassant toute appartenance (les pauvres) ; dénoncer l’Etat, en mettant un frein à une mécanique d’oppression liberticide.

Bonhoeffer donne donc des pistes pour une véritable « entrée en résistance » : considérer spirituellement que Dieu est au milieu du monde, dans lequel nous sommes immergés. Nous n’avons pas à chercher des refuges, des enclaves, des évasions spirituelles. La prise de conscience de cette position nous rend solidaires des autres et dans les cas limites, à être prêts à en payer le prix. Non seulement l’éthique se doit d’être communautaire (cf. son petit livre Vie communautaire, 1938). Mais nous devons être capables d’en rendre compte (cf. ses écrits regroupés sous le titre Résistance et soumission). L’éthique ne peut pas être une seule éthique de situation mais doit garder une visée. Mais Bonhoeffer refuse aussi une pure éthique de normes, souvent bien pâle et lointaine.

Ainsi, le monde doit être ainsi compris dans une perspective où chacun trouve le sens sa responsabilité historique, en même temps que sont accueillies ses capacités personnelles. La seule question devient alors : « Qui est le Christ aujourd’hui pour nous ? ». Dit en d’autres termes : dans une situation de crise, comment le Christ souffrant mais aussi libérateur, se trouve-t-il dans le monde, en le marquant encore de son pouvoir créateur ?

Pour Bonhoeffer, le monde est en effet adulte. L’Église ne doit pas passer son temps à le critiquer mais à y participer, en vue d’une humanisation véritable. L’Église doit se situer dans la sphère de la vie quotidienne, profane même, parce qu’elle y découvre aussi l’action de Dieu. Elle n’a pas à se retrancher derrière de la ritualité, de la religiosité. Mais elle doit apprendre à agir, elle aussi, à ses risques et périls.                                       

 Jean-François Petit

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