©fc

Dieu est sur le quai

Parmi les migrants, un jeune homme, les yeux levés au ciel, fait des mains un geste d'action de grâce : c'est soudain Dieu qui s'invite sur ce quai. Et si son arrivée en Europe, avant d'être un problème, était un cadeau ?

Parmi les nombreuses photos paraissant régulièrement dans la Presse pour évoquer l’afflux de migrants sur des bateaux de fortune à travers la Méditerranée, un cliché d’Antonio Parrinello pour l’agence Reuters, paru dans la Croix du 14 mai dernier, m’a frappée : au milieu d’autres hommes, certains réfugiés comme lui, d’autres en uniforme de policiers, regardant les uns et les autres de divers côtés, un très jeune homme noir, vêtu (à son arrivée par les secours ?) d’une veste de sport bleu clair ornée d’une grosse inscription ‘Italia’, fait face à l’objectif qu’il ne voit pas, (et qui doit d’ailleurs être un zoom placé à une certaine distance de lui), car il a les yeux levés au ciel, vers lequel il tourne aussi les paumes de ses mains, en un geste de prière d’action de grâce.

C’est soudain Dieu qui s’invite sur ce quai. Probablement Allah, d’ailleurs, à la fois par un effet statistique et parce que ce geste est très lié, sans exclusive, à la prière musulmane. Il n’empêche qu’à la vue de cette photo, je me suis sentie d’emblée quelque chose en commun avec ce jeune inconnu dont tout, a priori, me sépare – la situation, l’origine, l’histoire, la culture… Il m’a aussi fait interpréter son arrivée sur le sol européen avec une autre grille de lecture : et si, avant d’être un problème pour les Européens, elle était d’abord un cadeau de Dieu, pour lui et pour nous ?

©fc
©fc

L’angélisme m’agace, je suis consciente de l’énormité du défi qui nous tombe dessus, quand une bonne partie de la moitié sud de la planète décide de venir s’installer dans la moitié nord, en refusant de sombrer dans le désespoir de ceux qui restent juste mourir sur place – de faim, de guerre, d’injustice, d’absence d’avenir… Nos peurs sont assez faciles à cerner : comment pourrions-nous accueillir dignement ces migrants, alors que nous-mêmes connaissons le chômage, la crise économique, le manque de logements, le déficit de nos Etats ? Comment pourrions-nous les intégrer bénéfiquement à nos sociétés, alors que nous tenons à nos valeurs de laïcité et de tolérance, à l’égalité entre les hommes et les femmes, à un certain niveau de formation pour des emplois qualifiés avec des salaires décents, voire à un certain calme le soir dans nos rues et nos immeubles, bref à tout ce qui est pour l’heure inconnu à ces nouveaux venus et dont nous avons l’impression que cela va voler en éclats devant notre difficulté à le transmettre à tant de monde en si peu de temps – après avoir par ailleurs réalisé que nous n’avons déjà pas vraiment réussi à le faire avec tous les migrants des années 60 à 80.

Mais de ce ratage partiel de la fin du XXème siècle, ne peut-on tirer des leçons pour s’y prendre autrement au XXIème ? Notre planète est minuscule, l’information la parcourt, bon gré mal gré, et n’importe quelle digue reste à terme inefficace devant la force et l’obstination des vagues de l’océan. Faut-il nier l’inéluctable, ou l’aménager au mieux ? Peut-on indéfiniment ‘faire affaire’ avec des dictateurs, ce qui solidifie leur longévité, puis s’étonner de voir débarquer chez nous leurs populations qui n’en peuvent plus ? N’est-il pas temps de passer de la politique au jour le jour du sparadrap sur une jambe de bois, à une vraie réflexion commune sur le fond entre pays riches, avec politique pluriannuelle mêlant développement à moyen et long terme du sud et accueil d’urgence à court terme au nord ? Je pense au cri de l’Abbé Pierre à Paris durant l’hiver 1954 : où sont ses frères en 2015 dans l’espace international, dont la voix prophétique ferait honte aux privilégiés des pays du nord, et surtout réveillerait en eux ce qu’ils ont de meilleur pour accepter de faire une place aux nécessiteux du sud, en faisant jouer la solidarité humaine, et donc, sûrement, en se privant de quelque chose pour pouvoir leur donner ? Et à défaut de générosité, peut-on déjà faire preuve de pragmatisme, en prenant juste en cause une situation réelle à laquelle nous devons quoi qu’il en soit faire face avec efficacité ? En essayant d’éviter d’avoir trop honte devant l’histoire et devant nos enfants, quand on fera le bilan de notre attitude dans 30 ans.

Blandine Ayoub

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *