Jacqueline Casaubon  enregistre, aujourd’hui, poèmes, essais et méditations. On est dans l’écoute. La voix permet une proximité charnelle et sensible qu’elle a appréciée et exploitée pendant le confinement. Elle en a pris conscience et c’est ainsi qu’elle a trouvé une autre façon d’être conteuse. Vous trouverez la plupart de ses textes écrits sur notre site, en particulier dans son ancienne chronique et dans celle qu’elle anime désormais: « Pont-levis ouverts aux aurores ».

Écoutez les deux premiers récits :

1. Jardin secret

 


2. Quand les portes s’entrouvrent à notre insu

Une histoire rocambolesque m’est arrivée un jour à Paris… Tôt le matin, avant que le réveil ne sonne, une voix inconnue me réveille. Emmitouflée dans ma couette, j’ouvre un œil, je vois un policier sur le seuil de ma chambre. Il se veut rassurant et me dit :
— Ne craignez rien, Madame, je vais vous expliquer.

Suis-je bien réveillée ? Un cauchemar ? Comment a-t-il pu entrer chez moi ?

Il poursuit :
— Votre porte d’entrée est restée entrouverte cette nuit. Un de vos voisins est passé au commissariat pour nous avertir.

Stupéfaite, je ne tombe pas de mon lit mais des nues. Tout en l’écoutant, j’essaie de reconstituer cette histoire plutôt bizarre : 

Jacqueline Casaubon, La lune en visite (huile), 2002

En rentrant chez moi hier soir, j’aurais mal fermé ma porte, je l’aurais seulement poussée, le voisin s’en étant aperçu dans la nuit ou au petit matin a donc prévenu la police que la porte de l’appartement de sa voisine était restée entrouverte ? Je regarde dans mon sac, qui était dans le séjour, mon beau porte-monnaie tout neuf et ce qu’il contenait ont disparu… Je n’en reviens pas. Je dépose une plainte au commissariat. 

À mon travail, mes collègues ont droit au récit de mon aventure qui se termine par une interrogation. À qui a profité ma porte entrouverte et à qui appartient la main fouinant dans mon sac ? Au voisin, prévenant ? Ou bien à un visiteur dans l’immeuble, passant sur le palier, qui se serait introduit subrepticement alors que je dormais profondément ? Je ne le saurai jamais. 

Quelque temps plus tard, le voisin en question avait déménagé. Il avait laissé dans la cour près des poubelles des paquets de revues et de photos dont une bonne partie pornographiques… . 

J’ai habité, dans ma jeunesse, plusieurs années en Proche-Orient, dans une région désertique où vivent des semi-nomades. Les portes des maisons sont ouvertes quand il fait jour, elles apportent la lumière à l’intérieur, une invitation à l’hospitalité. La cour n’est pas fermée, un passage entre les murs permet d’y entrer. Aussi quelle ne fut pas ma surprise, un jour, de découvrir dans un village, un ensemble de petits bâtiments entourés d’un enclot de pierres qu’on pouvait atteindre uniquement par la maison principale. C’était le domaine d’un homme riche. On disait dans le pays qu’il avait un grand troupeau, des terres, plusieurs femmes et de nombreux enfants. Il recevait beaucoup de voisins qui cherchaient de l’aide, certains venaient aussi pour demander des conseils et passer un moment agréable. J’allais régulièrement chez lui, où les personnes malades du village me retrouvaient pour des soins. Sa pièce d’accueil se transformait alors en un petit dispensaire. Le maître des lieux était chaleureux, bon vivant et généreux. Aussi le plaisir était grand d’aller chez lui. 

Un matin, sans que je m’y attende, il s’est dirigé vers une porte discrète de son salon qui ne s’ouvrait jamais. Il m’a fait signe de le suivre, j’ai franchi un passage qui donnait sur une cour que nous avons traversée pour entrer dans une autre maison. On entendait des voix féminines, des rires étouffés, des cris de bébés, mais quand nous sommes entrés, ce fut un silence absolu, non pas un étonnement car ma visite avait été annoncée, mais le silence d’une première fois, d’un premier face à face. La manifestation d’une grande émotion. Mon accompagnateur est reparti après les présentations. Deux civilisations, deux cultures, deux religions se rencontraient. Un abîme nous séparait.

Pour la première fois, je franchissais le seuil vers un ailleurs qui n’est signalé sur aucune carte de géographie. Un monde clos et isolé, réservé aux femmes. Un petit harem en plein désert. Parmi les épouses, la plus jeune, tellement jeune m’avait particulièrement touchée, une autre plus âgée aurait pu être sa mère, tout son être reflétait une certaine sagesse et tranquillité. Par la suite, je percevais son efficacité pour réconforter dans les moments difficiles. Elle avait été très proche de celle qui était stérile, une situation dramatique qui aboutit généralement à la répudiation. Mais en adoptant un des enfants de l’une d’entre elles, elle a pu être sauvée de la honte de la stérilité et du retour très humiliant dans la maison paternelle. S’il y avait des tensions, des prises de pouvoir et des jalousies comme cela peut arriver dans toutes communautés humaines, il régnait aussi une forte complicité féminine, faite d’une entraide quotidienne bienveillante. Ces femmes me faisaient part de leurs soucis et de leurs inquiétudes. 

Elles me questionnaient aussi sur mon ailleurs à moi. 

— Qu’est-ce qui est le plus beau Paris ou notre village ?

— Votre village, puisque j’ai choisi de venir habiter ici dans votre pays.

— Au début tu étais belle, tu avais la peau toute blanche maintenant le soleil est passé sur toi, tu es comme nous.

Je les soignais ainsi que leurs progénitures. Mais je me gardais bien de trop les admirer, de dire qu’ils étaient beaux et surtout d’attarder mon regard sur leurs visages. 
Cela aurait pu leur porter malheur, attention au mauvais œil !
Je découvrais tout un univers.
Nous nous sommes peu à peu apprivoisées, ces rencontres nous ont amenées de part et d’autre à sortir de nous mêmes. Aucune de mes visites ne se ressemblait, mais toutes étaient un bonheur, celui de l’inattendu et de découvertes insoupçonnées dans une véritable amitié qui respectait la différence de l’autre. 
Il a suffi qu’une porte secrète s’entrouvre, un jour au désert.

Jacqueline Casaubon

CatégoriesNon classé

Répondre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.