Edgar Morin

EDGAR MORIN, L’ORACLE BIENFAISANT

Il fallait s’attendre à ce qu’Edgar Morin soit sollicité. A 99 ans, il reste l’un de nos intellectuels les plus brillants. En quelques phrases, il aura eu vite fait de résumer la situation : nous ne sommes pas sûrs de l’origine du virus, de ses mutations, de sa dangerosité à venir ; nous ne savons pas jusqu’à quand le confinement sera nécessaire ; nous ne connaissons pas l’impact économique et politique des restrictions (Le Monde, 19-20 avril).

Il fallait s’attendre à ce qu’Edgar Morin soit sollicité. A 99 ans, il reste l’un de nos intellectuels les plus brillants. En quelques phrases, il aura eu vite fait de résumer la situation : nous ne sommes pas sûrs de l’origine du virus, de ses mutations, de sa dangerosité à venir ; nous ne savons pas jusqu’à quand le confinement sera nécessaire ; nous ne connaissons pas l’impact économique et politique des restrictions (Le Monde, 19-20 avril). En somme, quoi qu’on nous dise, nous allons vers de nouvelles incertitudes. Faut-il s’en forcément s’en plaindre ? Avec Edgar Morin, le ton n’est jamais défaitiste : « la révélation foudroyante des bouleversements que nous subissons est que tout ce qui semblait séparé est relié ». Etrange écho de l’encyclique du pape François : « tout est lié ! »(Laudato Si, §52). Toute crise doit nous stimuler. Elle doit donner lieu à l’élaboration de nouveaux savoirs.  

Au fil de nombreuses interviews, livres-entretiens, biographies, préfaces, notamment celle en 2008 des six volumes de La méthode, dont la publication s’est échelonnée sur presque 30 ans, de 1977 à 2006, « l’apôtre de la complexité » est revenu sur son épistémologie. Mais c’est aussi dans le texte conclusif du colloque de Cerisy en 1986 qu’il aura expliqué son « art de faire » (Arguments pour une méthode, Seuil, 1990). Peut-il nous donner des idées sur la manière dont nous pourrions procéder? 

Première piste : procéder de manière plus transdisciplinaire. C’est en étant très différents, très divers, en se situant au-delà de la profession et de la discipline qu’une constellation d’esprits vraiment autonomes peut produire un savoir vraiment pertinent. Pas en étant inféodés à des laboratoires, à des perspectives de notoriété, ni en marginalisant les sciences « humaines » au profit des sciences « dures ». De ce point de vue, comment par exemple comprendre une si faible prise en compte de l’impact psychologique de la crise sanitaire ?

Deuxième piste : éclairer le modèle statistique et mathématique de gestion de la crise. Edgar Morin reconnaissait les failles de la « machine déterministe triviale » (Von Foerster) à la base de l’élaboration des savoirs. Dans le cas présent, on n’en connait qu’un certain nombre de « sortants » (outputs), tels que le nombre de décès ou les places en réanimation. Mais que sait-on des « entrants » (inputs), tant sur l’origine du virus que sur les pressions scientifiques et techniques, bureaucratiques et culturelles ? Il suffit de rappeler que le professeur Raoult faisait partie du comité d’experts pour mesurer la difficulté de la tâche. Avec raison, Edgard Morin faisait remarquer que la société n’est pas une machine déterministe qui se reproduit de façon identique. Elle est parsemée de soubresauts, de crises. En l’occurrence, ici,  quelles sont les anticipations de la difficulté d’acceptation d’un confinement prolongé sur plus de deux mois ? D’un éventuel rebond de l’épidémie en situation d’absence d’immunisation collective ?

Troisième piste : maintenir l’étonnement. Contre tout principe unificateur, explicatif, on doit sans cesse renouveler un étonnement salvifique. Dans le cas présent, l’épidémie en France aurait en fait démarré dès le mois de décembre, semble-t-on expliquer maintenant. Edgar Morin n’hésite pas à dire que nous devrions maintenir l’étonnement de l’enfance avant de vouloir toujours se situer à l’âge adulte. Dans la crise du coronavirus, la question est simple : pourquoi et comment en est-on arrivé là ? S’est-on suffisamment interrogé sur les insuffisances de la recherche médicale ? Sur les aspects géopolitiques de la question ? Le comité d’experts a pour mission « d’éclairer la décision publique dans la gestion de la situation sanitaire liée au coronavirus ». Mais comment éviter une usure dans cette « gestion » (et non « anticipation »), en produisant des recommandations inopérantes, infantilisantes ou peu suivis d’effets, y compris politiques ?

Quatrième piste : reconnaitre la progression mutuelle de l’ignorance et de la connaissance. Si nous sommes persuadés que l’ombre et l’indicible sont présents dans tout ce qui est plus lumineux et dicible, alors il faut accepter leur caractère inséparable. Edgar Morin, à la suite du philosophe Vladimir Jankelevitch, reconnait qu’une certaine ignorance se reconnait comme telle et qu’une autre ne le reconnait pas. Il faudrait non seulement faire preuve d’humilité mais aussi éclairer les zones d’ombre des discours sur l’épidémie,  surtout l’épistémologie à l’œuvre. Il serait bon de trouver le ton juste pour pointer l’imprédictibilité de la crise du coronavirus. N’en sommes-nous qu’à ses débuts, sa « préhistoire » aurait dit Morin, ce qui supposerait de développer une intelligence et une compétence spécifiques en la matière ?

En somme, on voit bien qu’il nous manque encore une méthode. On soulignera ici l’urgence de mettre en place une réflexion éthique. Le sens de ce qui nous arrive ne peut être un pur donné, dont nous devrions accepter sans recul critique les présentations dominantes. Le sens se construit jour après jour, dans la relation, les conduites préconisées ou imposées, les instances de décision. Mais le sens est aussi dépendant de la consistance de chacun face aux événements. Il ne s’agit ni de les fuir, ni d’y consentir du bout des lèvres mais de les assumer. Or les conséquences des discours et des actions entreprises ont échappé en partie à la volonté signifiante de leurs auteurs. Il suffit notamment de réécouter les discours des contradicteurs du président de la République. Ils pointent ses nombreuses contradictions. En réalité, son action a été aléatoire et en partie chargée d’antagonismes au fur et à mesure de sa propre découverte de l’impréparation de notre pays à une telle pandémie. Lui-même l’a d’ailleurs reconnu lors de son 2ediscours à la nation.

En réalité, la méthode d’Edgar Morin est en définitive utile en ce sens qu’elle interroge et renouvelle le problème de l’articulation entre savoirs disparates. Elle est un rempart contre la biologisation du politique qui nous caractérise. Or jusqu’à ce jour, on n’évalue mal la « boucle » de rétroaction qui est en train de se produire, notamment sur l’interdépendance et l’inter-production entre nos savoirs de crise. Une stratégie à long terme, intellectuelle, mais surtout mentale fait encore défaut. L’organisation actuelle du savoir de l’épidémie transforme des éléments, produit des données « émergentes », constitue certaines propriétés ou virtualités en éléments constitutifs sensibles de la résolution de la crise.

Cependant, pour l’heure, pour reprendre une image d’Edgar Morin, en situation de confinement, nous ne sommes pas loin du mirador du camp qui doit nous aider à regarder à l’intérieur et à l’extérieur. Par comparaison, « seul l’amour nous approche de la réalité » avait dit Simone Weil. Une attention bien dirigée, qui ne néglige pas la subjectivité, voilà ce que nous a peut-être fait défaut. Pour que nous puissions aussi coopérer à la beauté du monde, aussi fragile et éphémère soit-elle.

                                                         Jean-François Petit

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