Edouard Taufenbach. Sfumato

L’œuvre vidéo que vous avez peut-être vu lors de la Nuit Sacrée, le 28 mai, est fascinante : une mise en scène de l’enregistrement des vibrations du ciel. La maîtrise technique, immense mais invisible, se met au service de l’émotion méditative.

Sfumato d’Edouard Taufenbach est une découverte de la Nuit Blanche 2015. Présentée dans un lieu périphérique devant très peu de monde alors que, par sa qualité et ses sens multiples, elle méritait d’être vue par un large public : ce fut donc lors de la Nuit Sacrée.

Edouard TaufenbachCette installation, dite immersive par Edouard Taufenbach, concourt à la méditation, religieuse ou non, parce qu’elle puise ses sources dans l’art — la Renaissance et les rapports de l’homme à la nature— ainsi que dans l’expérience de tout homme —admirer le ciel.

S’il est venu le samedi 28 mai 2016 à Saint-Merry, le visiteur a vu vibrer, lentement et continûment, des ciels photographiés de jour, projetés ici la nuit sur deux grandes toiles blanches, des bâches d’échafaudage, et dans des cadres de vision hautement symboliques : des fenêtres évoquant des cultures et les religions qui leur sont attachées.

Par ses composantes formelles très simples, cette œuvre[1] va à l’essentiel :

Nef et ses 2 échafaudagesLes deux grandes toiles faisant fonction d’écran sont blanches et montent du sol à la voûte. Leur présence dans la nef de cette église est forte. On peut y lire des symboles d’élévation et, par leur caractère immense et immaculé, un désir de pureté et de détachement.

Edouard Taufenbach Séquence 070Les ciels vibrent lentement et les nuages se déplacent ou s’effondrent. La technique utilisée pour les produire donne le titre de l’œuvre, « Sfumato », dont la Joconde est l’un des exemples les plus célèbres, avec le traitement des paysages et des contours du visage. Léonard de Vinci a superposé une multitude de couches de peinture très fines, comme des couches de fumée, afin de rendre flous les contours et de créer une profondeur inégalée.

Edouard Taufenbach, lui, a pris des milliers de photos de ciel avec son téléphone portable, puis les a superposées, avec un petit décalage temporel pour en faire une vidéo. Cette construction progressivement stratifiée de l’image — les couches apparaissent au fur et à mesure — transforme les ciels en halos lumineux. Lentement aussi, les images de chaque séquence vidéo semblent se brouiller ; leurs contours deviennent incertains, leurs sujets disparaissent, comme si une force de gravité les faisait s’effondrer en leur centre.

Edouard TaufenbachLe cadre des ciels. Alberti, savant et artiste de la Renaissance, qui avait donné une signification humaniste à la perspective, avait utilisé la figure d’une fenêtre ouverte sur l’histoire et le monde[2]. De là partaient des lignes de fuite qui se rejoignaient à l’infini et donnaient la profondeur, le tracé du cadre précédent celui des lignes. Edouard Taufenbach fait un peu de même et propose un cadre de fenêtre qui sépare l’intérieur flou de ses images mobiles d’un extérieur noir. Initialement, il avait utilisé un cache numérique incrusté dans l’image évoquant des embrasures d’arche romane. Pour la Nuit Sacrée, afin de suggérer les diverses cultures et religions concernées par la question du Ciel, il diversifie ses cadres : mauresque, hindou, etc. Mais le principe demeure : un cadre noir pour permettre de voir la lumière, un cadre stable pour rendre visible la vibration du ciel.

Edouard Taufenbach Séquence 250« Les cadres cintrés des vidéos deviennent alors des perspectives — les plans de projection deviennent des volumes, des ailleurs : univers arrière des images, foisonnant et sensible, où celles-ci disparaissent.
La présentation du présent devient représentation. L’image devient impression, sensation. Des ciels du début adviennent: traces, formes et abstractions, champs laissés libres à l’imaginaire. » (Edouard Taufenbach)

 

Jean Deuzèmes

 

Sfumato a été visible le samedi 28 mai de 19 h à 5h du matin.

[1] Sfumato est en fait une œuvre savante qui cache toute sa partie technique de montage numérique pour rendre immédiate l’émotion. Dans la version initiale, une bande son, mêlant bruits de la rue et sonorité liée à la numérisation des images, d’une durée de 8 h avait même été conçue.

[2] Dans son livre fondamental, « Histoires de peintures », Daniel Arasse insiste beaucoup sur un contresens courant: la fenêtre n’est pas ouverte sur le monde, mais sur l’histoire.

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