Église. Qu’en est-il de la réforme ?

En 2013, au début de son pontificat, le pape François avait posé les jalons d’une réforme de l’Église, devenue plus que jamais nécessaire face aux défis de la modernité et aux scandales financiers et sexuels qui ont marqué la fin du règne de Benoit XVI.
Sept ans après, voilà le temps de la désillusion : les changements annoncés tardent à se réaliser, de nouveaux scandales ternissent encore plus l’image de la Curie romaine, et le cléricalisme, bête noire de François, semble avoir encore de beaux jours devant lui.
Tant d’espérances et tant de bruit pour rien ? 
Ce serait oublier la visée plus haute de la réforme annoncée par le pape, d’une conversion spirituelle profonde, face à la résistance des uns et à l’impatience des autres.
L’analyse de Paule Zellitch, théologienne, présidente de la Conférence des baptisé.e.s (CCBF).

Qu’en est-il de la réforme de l’Église que les premiers gestes et textes de François (Evangelii Gaudium, en particulier), laissaient espérer ?

Paule Zellitch : Quand, en 2013, cette exhortation apostolique est promulguée, le pape François est élu depuis peu et l’Église donne au monde l’image d’une institution en contradiction avec sa raison d’être tant les scandales sont grands. La démission surprise de Benoit XVI signe, aux yeux du public, la complexité extrême de la situation. La tonalité chaleureuse de François, à peine élu, fait rupture ; des espoirs d’assainissement et de réformes affleurent dans les esprits : certains veulent travailler à conserver, d’autres à réactualiser. 

Dans quelle herméneutique de Vatican II, François s’inscrira-t-il, celle de la rupture, de la continuité, telle est la première question qui monte aux lèvres ? Et bien les deux ! Si Evangelii Gaudium tient la continuité, comme tous les textes de sa catégorie, le pape introduit ce qui est apparu comme une forme de rupture, alors qu’il s’agit plutôt d’un changement de focale, au nom de l’évangile et de la mission mais aussi d’un certain pragmatisme. 

Dans ce texte il est question d’une Eglise décentrée d’elle-même, d’une présence féminine plus incisive dans l’Église, formule peut-être audacieuse au Vatican ou hors sociétés occidentales, de paroles qui font brûler les cœurs, d’option préférentielle pour les pauvres comme catégorie théologique, plus que sociologique. Les adversaires de la théologie de la libération sont rassurés … pour un temps. Le texte contient une mise en exergue de la politique comme étant «  […] une des formes les plus précieuses de la charité ».  

Suivent quatre principes pour une société de paix, de justice et de fraternité, catégories qui ne sont pas seulement théologiques. Puisque « le temps est supérieur à l’espace » il faut « travailler à long terme, sans être obsédé par les résultats immédiats », et l’« unité prévaut sur le conflit », alors il faut œuvrer pour que les oppositions parviennent à une « unité multiforme qui puisse engendrer une nouvelle vie ». Cette assertion peut être lue diversement et, appliquée à l’Église, elle ne réduirait pas l’unité à une univocité ; cela va jusqu’à induire une coexistence réelle des « sensibilités » ? Les conservateurs sont sur leurs gardes. Mais est-ce cela que le pape a en tête ? Le troisième terme tient que « La réalité est plus importante que l’idée » d’où la nécessité de ne pas réduire politique et foi à une rhétorique ; mais si la foi n’est pas aussi une rhétorique, un espace de pensée, est-elle seulement une praxis ? Et enfin, « Le tout est supérieur à la partie » est ici apparié ici avec l’idée de mettre ensemble globalisation et localisation. 

Rome, via della Conciliazione et la basilique Saint-Pierre
Photo by Alberico Bartoccini on Unsplash

Quels sont, à ton avis, les points les plus urgents d’une réforme dans le sens d’Evangelii Gaudium ?

Paule Zellitch : L’articulation de ces deux prédicats : « le temps est supérieur à l’espace » et « le tout est supérieur à la partie » a surpris les commentateurs au point que dans le n° 3 d’Amoris Laetitia, publié en 2016, le pape a voulu préciser sa pensée : « En rappelant que « le temps est supérieur à l’espace », je voudrais réaffirmer que tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles. Bien entendu, dans l’Église une unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent. ». Cette simple citation permet de discerner ; à chaque catholique d’évaluer la situation qui est la sienne en Eglise et de prendre, si nécessaire, les dispositions qui s’imposent : les catholiques ne sont pas des brebis, mais des personnes, pas un troupeau mais un peuple. Notons que c’est en ces termes que le pape s’est adressé à tous les baptisés dans sa Lettre au peuple de Dieu, afin qu’ils s’attellent à la lutte contre tous les abus et le cléricalisme.

Cette invitation à une certaine plasticité, à un peu de hauteur et à beaucoup d’intelligence est aux antipodes de toute posture d’abord idéologique. Et nous voyons à quel point elle semble difficile à intégrer ! Elle est utile pour dénouer des crises, mais jusqu’où est-elle opératoire quand les résistances sont à ce point puissantes et quand les collaborateurs sincères viennent à manquer ? Cette posture est spirituelle, sans être mollassonne ; elle contient une éthique forte et la nécessité de lieux de discernements communautaires comme antidotes salutaires à l’entre-soi et au narcissisme.

Le format qui est le nôtre est court mais je voudrais aussi rappeler, en guise de conclusion, quelques points qui peuvent permettre des déplacements : le pape n’est pas un curé de paroisse (l’évêque non plus). Il a la charge de l’institution ecclésiale et à l’échelle du monde. Il est aussi à la tête d’un État, siège de l’Eglise universelle, ce qui permet à l’institution qu’il représente de jouer un rôle dans certaines instances internationales ; savoir ce que le Vatican promeut, quelles sont ses alliances, est indispensable pour avoir une vision plus large et plus juste des choses. En deux mots, moins d’affects et de projections sur telle ou telle figure magistérielle, pour plus de rationalité. 

Retenons d’Evangelii Gaudium, ce qu’il contient de pragmatique et d’opératoire, qu’un certain type de management ne méconnait pas. Ce texte annonce les grandes lignes du programme du pape François. Mais comment le mettre en œuvre, l’interpréter, sans nous, laïcs ? Alors, ni partir ni se taire  !

Paule Zellitch
pour la Conférence des baptisé.e.s (CCBF), présidente

Photo de couverture : Nacho Arteaga on Unsplash 

CatégoriesForum Interview

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