au Musée Jacquemart-André, Paris
La révélation de Jésus, à Emmaüs, vue par Rembrandt, 1629

Emmaüs, le désert, un nouvel amour (méditation poétique)

Il y a quelque temps, dans une exposition à Paris, j’ai revu deux tableaux de Rembrandt qui ont pour thème les disciples d’Emmaüs. Ils sont très différents, réalisés, l’un par le peintre de vingt-trois ans, Le Repas des pèlerins d’Emmaüs, (ci dessus) et l’autre vingt ans plus tard, les Pèlerins d’Emmaüs. Pour les apprécier, il faut revenir au récit de l’Evangile.

Deux hommes parlent en marchant, ils sont déçus, désespérés : leur ami Jésus, en qui ils avaient mis tout leur espoir, est mort, sans avoir réussi la révolution promise. Pourtant ils continuent à marcher, avec peine, vers où… ils ne savent pas. Ils n’ont pas encore lu Jean de la Croix : « Va vers où tu ne sais pas, par des chemins que tu ne connais pas », mais ils avancent, ils marchent. Ils ne comprennent pas ce qui est arrivé, ce qui leur est arrivé. Un troisième les rejoint qui leur explique les Ecritures, ils ne le reconnaissent pas… Et puis arrive le temps du partage à l’auberge, le partage du pain. Et là, Rembrandt nous plonge dans leur affolement, dans leur stupeur.

au Musée du Louvre,Paris
les Pèlerins d’Emmaüs, par Rembrandt, 1648

Que se passe-t-il entre cet homme qui rompt le pain et les deux autres ? Ils sont tout retournés ! C’est un coup de tonnerre ! Ils voient celui qui était mort faire le geste du partage des vivants. Ils ont le regard tourné vers cet homme, le même devenu autre ; il était mort, est-il vivant ? L’un d’eux semble avoir reconnu Jésus, il est agenouillé dans l’ombre sur le premier tableau ; il joint les mains sur le deuxième tableau. On ne voit pas son visage, mais on devine sa reconnaissance. L’autre, dont le visage est pleinement éclairé, reste plein d’effroi, prêt à fuir. La lumière de la raison s’opposerait-elle à l’obscurité de la foi ? Pourtant les rayons lumineux semblent éclairer d’un même éclat, de la même fulgurance d’éclair, le visage de Jésus et celui de l’incrédule !
Sur le premier tableau Jésus est un homme d’âge mûr, il est représenté de profil, sur le côté de la scène ; sur le deuxième il a l’air plus jeune ou sans âge, il est de face en plein milieu de la scène. Dans les deux tableaux, Jésus lève yeux vers le ciel ; dans le deuxième son regard exprime autant le vide de l’absence que l’intensité d’une présence invisible. Rembrandt nous fait percevoir dans son regard une douleur sans fond, et, au cœur de cette agonie continuée, un appel vers l’abîme du ciel.

« Un abîme appelle l’autre
l’abîme de mon esprit appelle de sa clameur
l’abîme de Dieu : dis lequel est le plus béant ? »

Que s’est-il passé pour ces hommes, ou plutôt entre ces hommes ?
Le partage du pain, le partage du corps dans une étreinte spirituelle, a opéré une transformation radicale. Ils sont devenus autres.
N’est-ce pas le passage de l’amour, dans ce lieu de l’entre, de l’entre-tient, qui a opéré ce renouvellement ? Non sans violence, non sans brisement. Jésus n’a-t-il pas plongé au cœur de la violence absolue, pour en revenir ?
N’est-ce pas le propre de l’amour d’avoir connu l’horreur de l’autre, l’horreur de soi-même, l’horreur du monde des humains, et pourtant de continuer à marcher, marcher vers l’autre. Jusqu’à ressentir le passage de la brise par-delà la brisure, par-delà le brisement de la violence. Jusqu’à découvrir la force de l’espérance et l’intensité du soleil.

Glacier et volcan à la fois ..

Marcher, en Islande, sur les glaciers d’où sortent des flammes, est une expérience étonnante ! En Sicile il y a des lieux semblables qui ont dû inspirer Dante, ses descriptions de l’enfer correspondent exactement à ce qu’on peut voir et sentir. Ces explosions de masses bouillonnantes, ces marmites de boue brûlantes, puant le soufre, ces fumerolles jaillissant sous les pas, toutes ces matières en feu surgissant directement du centre de la terre, sont bien des épiphanies de l’enfer ! Et la glace entoure cet enfer !
Il faut continuer de marcher, traverser dans le froid glacial ces espaces brûlants, pour arriver dans les montagnes recouvertes de mousses aux couleurs vives, comme si un arc en ciel s’était posé sur elles, à demeure. Merveille pour un peintre, ce désert de solitude ! Pourrait-il être le sol d’un nouvel amour ?

L’amour serait cette tension vers l’autre qui naîtrait d’une expérience extrême de mon intimité. Non pas en vertu d’un manque à combler, mais dans la découverte d’un abîme d’altérité « plus intime à moi-même que moi même » qui me pousse à partager ce rien que je suis avec l’autre. Cet amour permet de dépasser l’opposition éros- agapè, il est à la fois charnel et spirituel. Ou plutôt il fait disparaître cette distinction, se jouant des contraires. Thérèse d’Avila a bien écrit que son corps avait part à l’extase…

Il est un autre désert, envoûtant aussi, moins violent autrefois, celui de Mauritanie. Maintenant la mort envahit cette litanie de dunes. Peut-on encore y marcher, pieds nus, sur le sable ?
Il faut avoir dormi dans le désert pour connaître l’exultation des couchers de soleil et la tendresse des crépuscules du matin, effaçant peu à peu les étoiles.
Ces paysages toujours les mêmes et toujours différents, selon les jeux d’ombre et de lumière, selon les volumes et les formes des dunes. Au loin des taches de couleurs miroitent au soleil, bleu pâle, opaline, vert de jade, ocre, traces d’une mer disparue, asséchée.
C’est la mer allée avec le soleil…

« Elle est retrouvée !
-Quoi ?- l’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil. »

L’éternité, une éternité de renouvellement, serait-elle alliée au sans pourquoi de l’amour ?

Si la tempête se lève, je suis perdue, aveuglée, seule dans la nuit de sable. Ni latitude, ni longitude, mais seule la solitude. Sol d’un nouvel amour ?
Marcher et encore marcher, sans savoir vers où, jusqu’à rencontrer l’autre.
Au-delà de la dune, entrer dans l’entre-deux qu’il faudra entre-tenir en marchant, l’un vers l’autre, l’un contre l’autre, dans la violence de l’intime-extime. Les yeux retournés vers l’intérieur, détournés vers l’extérieur. Cette entrée dans l’entre, ce passage, non de l’un dans l’autre, mais de deux dans un dedans-dehors, ne se fait pas sans la déchirure d’une ouverture, d’un brisement.
Marcher dans le désert pour le traverser, et permettre à l’autre de trouver son propre désert. L’amour, le Bien, disait Plotin, donne ce qu’il n’a pas.
Donner ce rien de sable trouvé au désert, partager ce grain de sable qui me glisse entre les doigts ; je ne l’ai pas, il ne m’appartient pas. A Dachau, un peintre partageait la boule de pain supplémentaire, obtenue en faisant le portrait d’un gardien. Alors ce presque rien n’était pas rien mais la chose de l’amour. Chose qui ne lui appartenait pas, pas plus que son talent lui-même.

C’est la mer allée avec le soleil…

Et si l’amour était comédien ? Le comédien, d’après les paradoxes de Diderot, repris par Stanislas Breton à propos de Dieu, est celui qui peut jouer tous les rôles . N’étant rien, il peut tout devenir. Ulysse, le héros de l’Odyssée, en est la figure exemplaire : « Je m’appelle personne ». N’être rien, n’être personne, pour devenir autre, pour laisser l’autre exister et devenir. Avec toute l’ambiguïté du mot personne. L’aimé est pour l’aimant une personne à nulle autre pareille. L’aimant, parce qu’il porte en lui ce rien, peut devenir source de tous les possibles pour l’aimé.
« Je ne sais pas qui je suis, je ne suis pas qui je sais, une chose et non une chose, un point nul et un cercle » écrivait Angélus Silésius . Ce cogito renversé laisse le sujet à son néant d’être, permettant à l’autre d’exister dans le partage de ce rien. A partir de ce point nul, l’errant peut aller son chemin et s’il le veut s’ouvrir à l’entre de l’entre-deux.

Ce nouvel amour qui met les hommes en marche, selon Arthur Rimbaud, n’est-il pas le mouvement entre deux contraires : l’enthousiasme, ce coup de doigt sur le tambour, et la désespérance devant l’impossible d’une conversion singulière ou d’une révolution collective.
Entre ces deux attitudes opposées, la foi étonnée de l’un et l’incrédulité effrayée de l’autre, Rembrandt nous fait saisir la division qui passe en chacun de nous, cette grâce du brisement, chance d’un départ, d’un commencement toujours à réinventer.

Geneviève P.-M.

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