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En finir avec le cléricalisme

D’où vient le cléricalisme ?

Loïc de Kerimel, agrégé de philosophie et enseignant, a eu un rôle actif dans l’Amitié judéo-chrétienne de France et au sein de la Conférence Catholique des Baptisés francophones ; au Mans, où il résidait, il avait créé le groupe « Chrétiens en marche » (CEM72). Il avait animé avec Marie-Jo Thiel, présidente de la Conférence catholiques des Baptisés francophones le 21 janvier dernier, une conférence au Forum 104 de Paris sur Le cléricalisme comme système. Lors de son assemblée générale du 26 septembre, la Conférence des baptisés a proposé de visionner cette intervention, sur laquelle j’appuie tout autant mon propos.

Selon Loïc de Kerimel, les difficultés de l’Église catholique ne sont pas liées à des dysfonctionnements conjoncturels mais au système s’appuyant sur le rôle sacré des ministères ordonnés. Pour comprendre cette problématique, l’auteur balaie vingt siècles de l’histoire de l’Église. Absente des débuts du christianisme, l’organisation cléricale s’installe entre le IIeet IIIesiècle. « Comment comprendre qu’à peine deux siècles après la mort de Jésus, l’Église se soit employée à refaire ce qu’il avait voué toute sa vie à défaire : un système clérical.» Comment accepter que « les laïcs deviennent ainsi les membres passifs d’une vie communautaire dont les leviers sont en d’autres mains », alors que le concile Vatican II redonne une place au « peuple des baptisés » ; mais il ne touche pas à la dimension cléricale. Cette situation ubuesque conduit l’auteur à manifester « une saine colère ».

Comment accepter que les laïcs deviennent les membres passifs d’une vie communautaire dont les leviers sont en d’autres mains 

Loïc de Kerimel

Il consacre aussi une large part de ses réflexions à l’antijudaïsme chrétien qui s’inscrit comme le rejet des origines. Paradoxalement, l’Église naissante copie la structure lévitique qui a permis la reconstruction de la religion juive, après qu’elle ait été « désacralisée et désacerdotalisée» lors de la destruction du Temple, en 70. Les premiers adhérents à Jésus-Christ appartiennent à ce monde juif, avec lequel ils prennent progressivement distance ; ils sont de fait, baignés dans une même culture religieuse. Rien d’étonnant à ce que naturellement la première structuration de l’Église s’en inspire.  L’eucharistie devient alors le sommet avec « le détournement sacrificiel et sacerdotal du dernier repas de Jésus ». 
Dans le même temps, le christianisme devient, avec Constantin, quasiment une religion d’État, colonne vertébrale de l’empire : avec son pape (en quelque sorte un empereur) et ses évêques (des gouverneurs ou des préfets, délégués de l’empereur), tout un appareil clérical, sacré par l’ordination et séparé du peuple chrétien. C’est aussi et enfin une seule doctrine, qui vise la formalisation, la diffusion et le contrôle de la Vérité (le combat contre les multiples hérésies pour affirmer un dogme unificateur).

Des interrogations émergent de nos jours

Comment se fait-il que la religion catholique soit la seule à disposer d’une telle structure pyramidale, renforçant le poids du sacré ? Ce n’est pas le fait des orthodoxes (la première Église) qui disposent de plusieurs églises autocéphales, qui se « coordonnent » lors de concile. Ce n’est pas le fait des protestants, apparus il est vrai dans un contexte politique (lutte entre les seigneurs et la papauté), voire au niveau des idées, « le siècle des lumières » qui se profile ; Luther refuse l’autorité du pape pour privilégier la Bible. Ce n’est pas le fait de l’islam, qui a développé plusieurs courants, la référence à des écoles théologiques et une organisation modeste du « clergé ». Il en est encore de même du bouddhisme qui lui aussi voit éclore différentes écoles. 
Alors pourquoi cette particularité ? Pourquoi ce système pyramidal n’a-t-il pas évolué au fil des siècles, alors que l’organisation de la société est passée de systèmes royaux et féodaux à des systèmes plus libéraux, puis démocratiques où le gouvernement se fait au nom du peuple, non bien sûr sans dérives. 

Certes, Dieu est premier et évince le roi ou l’empereur, mais pourquoi y a-t-il de nos jours encore besoin d’un homme (pas d’une femme), comme représentant suprême, de qui découle l’autorité du clergé ordonné, pour conduire « le peuple » ? Comment se fait-il que la Tradition (le sens du message et ses explicitations diverses au fil du temps, reconnus comme l’essence de notre chemin de foi) se soit figée dans des modalités de gouvernance et une doctrine qui oublient ou ont bien du mal à intégrer l’évolution de nos sociétés humaines, au fil de ses apports historiques successifs ? Le séparé, parce qu’il est perçu comme supérieur, a semble-t-il difficulté à se mettre à l’écoute de la communauté chrétienne et des hommes.

Certes, les religions pour se structurer ont besoin de clercs qui s’inscrivent quasi inévitablement dans des modalités de pouvoir, les uns privilégiant une doctrine qu’ils voudraient unique et à laquelle le « peuple » doit se soumettre, d’autres se positionnant bien plus comme des facilitateurs de discernement et des découvreurs des messages essentiels qui permettent d’approcher le transcendant. Les dérives proviennent de ce que certains clercs « abusent » de leur pouvoir au nom d’un sacré, pourtant intitulé service au peuple de Dieu, que nombre de fidèles valorisent trop souvent sans discernement.

Il est vrai que François affiche une grande préoccupation de faire participer le peuple de Dieu (consultations du synode de la famille et des jeunes, responsabilités importantes confiées à des laïcs à la Curie par exemple) ; il s’emploie à créer autour de lui un gouvernement synodal (le groupe des neuf cardinaux, préparation du futur synode sur la synodalité…). François appelle à sortir du cléricalisme en proposant une attitude pastorale.
Loïc de Kérimel conclut d’ailleurs son ouvrage ainsi : « il s’agissait pour nous comment affronter la crise sans précédent que traverse l’Église catholique et pour ce faire de se laisser interpeller par la lettre du pape François au peuple de Dieu ».

André Letowski

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André Letowski

André Letowski est expert en entrepreneuriat, particulièrement en direction de l’analyse et de l’accompagnement des petites et moyennes entreprises indépendantes, une activité qu’il poursuit bien que retraité. Il est depuis toujours impliqué dans la recherche et un partage de foi en communautés, doublé d’une écoute de la pluralité des cultures, notamment à travers le voyage.

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