Eugène Delacroix, Prière dans le Jardin des oliviers, 1851, Rijksmuseum, Amsterdam

EN SOUVENIR DE TIBHIRINE

Tibhirine, évènement tragique. Mais le tragique traverse aussi chaque existence. Comment vivre une réconciliation avec ce monde, malgré les évènements dramatiques ? Une rude traversée.

Voilà déjà 15 jours que nous sommes en situation de confinement. Il y a peu de temps,  le 27 mars précisément, nous avons discrètement fait souvenir de l’enlèvement des moines de Tibirhine. Commençait alors une longue montée vers  leur « Pâques éternelle ». Qu’ont-ils expérimenté à ce moment ? Qu’ont-ils réellement pensé ? Personne ne le sait. Et nous, comment célébrerons-nous les fêtes pascales ?

Pendant les « 30 Glorieuses », bien avant les « 30 Piteuses » actuelles qui se terminent par cette crise, Jean-Marie Domenach avait averti de ne pas oublier le sens tragique. Mais un autre philosophe l’avait précédé : Max Scheler (1874-1928). Le petit livre de ce dernier, intitulé Mort et survie,  l’avait constaté : la traversée du tragique dépend toujours du regard intérieur et des sentiments que nous portons sur lui. 

Peut-être, en ce temps de « retraite spirituelle » (bien involontaire !), avons-nous à rassembler toutes nos expériences du tragique. Pour les reprendre. Pour tenter de les comprendre à frais nouveaux, sans interprétation à priori. 

Certaines périodes, comme celle de « l’invasion des Barbares », ont été tragiques. Saint Augustin en a fait l’objet de la Cité de Dieu. Le théâtre classique est rempli de héros tragiques. L’invitation à relire La Peste s’est faite pressante. La vie de ces moines de l’Atlas a connu une fin tragique, « par amour de Dieu et des Algériens ».

 Ces expériences peuvent nous aider à percevoir les valeurs en jeu dans le combat présent. Surtout à avoir une efficacité dans l’action. Alors que le tragique prend la forme de l’anéantissement, de la destruction, y compris de convictions personnelles souvent bien ancrées, apparaissent aussi des valeurs plus hautes.

 Depuis la crise du coronavirus, certaines valeurs semblent condamnées : l’irresponsabilité, la négligence, l’insouciance… Des personnes trouvent aujourd’hui des forces insoupçonnées en elles-mêmes pour accomplir les tâches les plus nobles. Elles surmontent l’absurdité de cette situation. La paralysie et la peur laissent la place à la créativité et à l’entraide.

En réalité, ce tragique traverse chaque existence elle-même. Il révèle les valeurs en lutte en chacun de nous : l’indifférence versus la compassion, l’indignation versus la consolation, etc. Il met en cause nos fantasmes et nos illusions pour les retourner. La possibilité d’une intervention dans la catastrophe peut alors surgir. A la désolation de l’anéantissement de toutes les valeurs se substitue la lutte contre toute forme de résignation. La tristesse laisse place à la compréhension de la profondeur intrinsèque du vécu du monde. Une réconciliation s’engage avec lui, malgré les événements dramatiques éprouvés. 

Tant que cette paix et ce calme-là ne sont pas acquis, l’inquiétude torturée, l’irritation, l’indignation, le blâme, l’agitation, la précipitation demeurent. Une première leçon de la crise du coronavirus pourrait émerger ici : nous ne serons plus prêts à être exposés à de pareils périls sanitaires. Les conséquences sociales, économiques, culturelles, politiques en sont déjà catastrophiques. Nous n’aurons plus besoin d’évoquer des prétextes, de chercher des coupables ou de se situer en position de victimes : «  Le soleil ne brille-t-il pas sur les méchants comme sur les bons ? » (Mt 5, 45).

 Mais il existe un danger. Il serait de penser que le tragique est au-dessus de la liberté et de la puissance volontaire par lesquels nous pouvons intervenir sur le cours des choses. Malgré la violence du combat que nous devons mener. Ainsi, la tension vers le dénouement ne doit pas nous conduire à l’impatience. Il s’agit plutôt d’être constant dans l’adversité. De demeurer souple face aux événements. Y compris l’hypothèse d’un rebond de l’épidémie quand le pic sera atteint. 

Dans la crise du coronavirus,  les frontières du bien et du mal se sont effacées. Celles du juste et de l’injuste se sont estompées. Le respect des devoirs fondamentaux envers les humains n’a pas  toujours été pratiqué. Néanmoins,  le droit à l’audace, à « l’intensité de l’acte productif personnel » (I. Illich) sont demeurés. Mieux même : il a paru plus efficace de préférer des valeurs supérieures à celles, pernicieuses, qui nous ont mené à cette catastrophe.

Pour les chrétiens, cette rude traversée, à l’image de celle de Jésus à Gethsémani, aura pu être vécue dans un sentiment de grande solitude.  Mais, noblesse d’âme et de cœur aidant, elle n’est pas  impossible. 

                                                                                                            Jean-François Petit

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