Entre Foi et politique, une tension à travailler

A partir de l'Evangile de Matthieu (22, 15-21), Claude Plettner nous amène à repenser nos options politiques par rapport à notre foi.

Les Pharisiens cherchent à piéger Jésus : ils lui envoient leurs disciples accompagnés d’Hérodiens, fervents partisans du roi Hérode et de sa collaboration avec l’occupant romain. Pharisiens et Hérodiens sont ennemis, mais ils s’associent pour faire tomber celui qui menace leurs certitudes et leurs intérêts. Et le faire condamner à mort à Jérusalem.

Le piège est bien ficelé : Faut-il ou non payer l’impôt à César ?
– Si Jésus répond non, les Hérodiens le dénonceront comme traître auprès des autorités romaines.
– S’il répond oui, les Pharisiens l’accuseront de soumission à César, de collaboration avec l’occupant et donc de trahison d’Israël.
Dans les deux cas, Jésus est coincé. Et il ne peut que se faire des ennemis.

Il va apporter une réponse géniale en refusant de se laisser enfermer dans l’alternative : César ou Dieu ?
Que les Pharisiens lui montrent la monnaie qu’ils ont en poche ! On y voit l’effigie de l’empereur et une inscription qui le déclare dieu. Scandale pour un juif ! Jésus leur fait remarquer : vous voyez, vous vous servez de l’argent qui sert à payer l’impôt, parce que vous acceptez de vivre dans le système régi par «César». Puisque vous ne vous rebellez pas, il est normal que vous donniez à l’Etat les moyens de sa gestion du pays. Donc, rendez-lui les pièces qui lui appartiennent, participez à l’effort collectif, servez le bien commun dans l’Empire.

Jésus refuse de diaboliser César mais il délimite clairement le domaine de son autorité : l’argent, les échanges économiques, l’organisation de la société. Il invite les Pharisiens à rendre ce qu’il faut à la puissance occupante, mais pas plus qu’il ne faut. « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu » : et donc, n’adorez pas César comme un dieu, ne sacralisez pas son pouvoir.

C’est une nouveauté époustouflante : Jésus refuse que le religieux envahisse toute la vie sociale et que le politique exerce un pouvoir totalisant sur le religieux. Une véritable subversion : dans la démocratie athénienne et surtout dans l’empire romain, l’institution politique ne se distinguait guère de l’institution religieuse.

La réponse de Jésus laisse ses adversaires sans voix. Avec le recul des siècles, elle nous sidère par sa modernité. Jésus ne sépare pas le spirituel et les affaires de ce monde. Il ne les cloisonne pas. Au contraire, il pose une relation forte entre eux. Mais il s’oppose à leur confusion et rappelle la nécessité d’une distinction  entre les deux. Cet entre-deux difficile, c’est l’espace de notre liberté.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à travers l’histoire, l’Eglise n’a pas toujours évité la confusion. Nous connaissons encore ces dérives où le politique et le religieux se confondent. Ce n’est pas réservé à l’islamisme… Lors de la dernière présidentielle, nous avons vu cette dérive à l’oeuvre : chez Sens commun ou avec Marion Maréchal le Pen.

Il y en a encore quelques-uns qui rêvent de construire au nom de leur foi un « contre-projet culturel et social», qui sont nostalgiques d’une société chrétienne, d’une civilisation chrétienne, d’une politique chrétienne.

En réaction, nous voyons surgir une fausse conception de la laïcité : certains voudraient cantonner les croyants au spirituel, à la sphère privée, enlever le drapeau européen de l’Assemblée Nationale sous prétexte que il pourrait éventuellement être pris pour un symbole marial ! Alors que la laïcité bien comprise, tout en distinguant les domaines et en refusant la confusion, reconnaît aux religions leurs forces de créativité sociale et politique.

Ces derniers temps, il a beaucoup été question du « vote catho ». Certains se sont dits « de droite parce que chrétiens » ou « de gauche parce que chrétiens ». Dans les deux cas, ce « parce que » est problématique .

Ici même, nous avons pris part au débat public entre les deux tours. Plusieurs d’entre nous ont signé des pétitions. Il fallait le faire pour contre-balancer la monopolisation de l’identité et du vote catholique par certains.

Mais, après coup, je m’interroge : avons-nous assez exprimé la tension qui existe entre notre foi et nos options politiques ? Avons-nous assez clairement dit que nous, nous refusions de réduire l’une à l’autre ? Sommes-nous vraiment convaincus qu’être catho de droite ou de gauche est second par rapport à l’enjeu de la foi, à la puissance de renouvellement de l’Évangile ?

Dire cela ne revient pas, bien sûr, à dire que nous ne sommes nulle part. Tout au contraire ! L’évangile de ce jour nous invite à ne pas trop simplifier le rapport foi-politique, à maintenir une tension créatrice entre les deux.

Jésus nous provoque au discernement : qu’est-ce qui est à César ? qu’est-ce qui est à Dieu ? En disant «Rendez à César ce qui est à César», Jésus approuve les Hérodiens. En ajoutant « rendez à Dieu ce qui est à Dieu », il approuve les Pharisiens. Ce faisant, il déplace les certitudes de tous ses adversaires. Et il nous déplace au passage.

Claude Plettner

Matthieu 22, 15-21, était l’Evangile du 22 octobre. Vous pouvez retrouver tous les textes, et commentaires de cette liturgie ici

Tags from the story
,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *