ENTRE LA BANQUE ET LE CHOCOLAT

... oui, il y a d’autres spécialités suisses : la garde qui, depuis 1506, prête service au Vatican dans un bel uniforme chamarré. Dans sa chronique, Alain Cabantous nous rappelle l’histoire de ces soldats pas comme les autres.

Peut-être vous aura-t-il échappé que le 6 mai prochain trente-trois nouveaux gardes suisses prêteront serment dans l’une des cours du Vatican. Pourquoi le 6 mai ? Pour rappeler l’anniversaire de la résistance farouche de leurs lointains prédécesseurs contre les lansquenets de Charles-Quint lors du sac de Rome en 1527. 

Dans leur bel uniforme chamarré qui ne doit rien à Michel-Ange mais plus prosaïquement à Jules Repond (1853-1933), ils intégreront la plus petite armée du monde (cent-dix hommes depuis 1998) en présence d’un certain nombre de monsignori de la Curie, d’autorités politiques de la Confédération et de l’ordinaire de Fribourg. Recrutés dans les cantons de Fribourg, Zurich, Lucerne, Uri et Unterwald, ils sont peut-être une catégorie sinon en voie de disparition du moins en déclin. L’avenir s’annonce en effet difficile. D’abord pour des raisons démographiques. Non que les gardes ne fassent plus d’enfants puisque ces jeunes gens, âgés de dix-neuf à trente ans, doivent rester célibataires et ne pas découcher. Ce qui n’est évidemment pas une garantie de chasteté comme le soulignent de récentes chroniques vaticanes. Ce tarissement provient surtout de la chute de la natalité helvétique depuis 1995. Il faudrait y adjoindre les moindres effets de la crise économique mondiale et la sécularisation galopante de la société puisque, aujourd’hui, la foi demeure un critère majeur de l’engagement.

Créée en 1506 à Rome, la garde suisse n’était pas seulement pontificale mais aussi viennoise ou napolitaine. Dans le royaume de France, c’est François 1er  qui, après sa victoire de Marignan contre les unités mercenaires suisses du pape, voulut s’entourer de ces vaillants soldats. Eux et leurs successeurs restèrent au service des Valois puis des Bourbons jusqu’au massacre du 10 août 1792.

Alors que désormais l’image des soldats pontificaux est plutôt de l’ordre du décorum pacifique au moins aux yeux des touristes, leur origine est autrement mouvementée et pour tout dire guerrière. À la fin du XVe siècle, de nombreux militaires de la Confédération peuplaient les armées de princes européens. Ils semblaient être le symbole d’une société montagnarde et sauvage particulièrement belliqueuse en semant l’effroi partout où ils passaient. «  Des brutes, des rustres, des têtes brûlées formées à la guerre depuis le berceau qui se délectent du sang des chrétiens », s’écrie en 1505 l’humaniste alsacien Jakob Wimpfeling. Traités par ailleurs « d’ignobles sylvestres », ils auraient manifesté moins de pitié que les Turcs. Ce qui, à l’époque, était peu dire !

La gloire militaire, l’enrichissement facile après les succès remportés sous le commandement de Charles VIII lors de ses campagnes d’Italie puis au service du pape après les victoires de la première rencontre de Pavie, en 1512, puis de Novare l’année suivante, devinrent de puissants motifs d’immigration pour ces jeunes gens batailleurs issus de cantons souvent très pauvres, devenus « le premier marché d’hommes de l’Europe » (Nicolas Morard). C’est justement cet appât du gain que n’eut de cesse de dénoncer le grand réformateur radical de Zurich, Ulrich Zwingli qui avait été leur aumônier à Novare et lors de leur défaite de Marignan. Zwingli ne manqua pas d’attribuer ce sévère revers à une punition divine à l’égard de ces soldats montagnards exclusivement préoccupés par le lucre. Il n’eut alors de cesse de dénoncer le dévoiement de ce service militaire mercenaire.

Qu’en dirait-il maintenant que les gardes suisses sont toujours au service du pape mais qu’ils ne combattent plus en rangs serrés et perçoivent une solde mensuelle de moins de 1 400€ ?

Alain Cabantous

 

On pourra se reporter aux premiers chapitres du livre de François Walter, Une histoire de la Suisse, Neuchâtel, éditions Alphil, 2016.

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