Rafting sur la rivière Dunajec (Pologne), photo de Mariusz Cieszewski, Flickr, Creative Commons

Entre les murs bénits de la Pologne

« La Pologne semble à la dérive. Depuis sa victoire aux élections de l’automne dernier, le parti de J.Kaczynski, Droit et Justice (PiS), multiplie les déclarations xénophobes et anti-européennes, instrumentalise le passé récent du pays, provoque des blocages institutionnels, fait voter des lois totalement réactionnaires et prévoit un sensible renforcement du pouvoir exécutif ». La chronique d’Alain Cabantous

La Pologne semble à la dérive. Depuis sa victoire aux élections de l’automne dernier, le parti de J.Kaczynski, Droit et Justice (PiS), multiplie les déclarations xénophobes et anti-européennes, instrumentalise le passé récent du pays, provoque des blocages institutionnels (avec le Tribunal constitutionnel), fait voter des lois totalement réactionnaires et prévoit un sensible renforcement du pouvoir exécutif. Tant et si bien que la Commission européenne a entamé une procédure inédite pour y « sauvegarder l’état de droit ». Le parti majoritaire peut compter sur le soutien total de l’Église catholique hiérarchique, sorte d’état dans l’État, qui en échange tente d’imposer ses vues intransigeantes à propos de la révision de la loi sur l’avortement où aucune des trois clauses admises jusqu’à présent ne devrait, selon elle, être reconduite !
La résistance pourtant s’organise comme au bon vieux temps de l’emprise communiste. Ainsi, à l’occasion de la lecture de la lettre pastorale des évêques sur l’interdiction absolue de l’I.V.G., le 3 avril dernier, nombre de femmes ont quitté ostensiblement les églises alors que le samedi 7 mai, près de 250 000 personnes ont défilé dans les rues de Varsovie pour dénoncer l’autoritarisme grandissant et l’euroscepticisme clairement affiché du pouvoir en place.

Corpus Christi à Łowicz (Pologne). Photo de Mariusz Cieszewski, Flickr Creative commons
Corpus Christi à Łowicz (Pologne). Photo de Mariusz Cieszewski, Flickr Creative commons

Mais où va donc la Pologne ? Elle qui, à maintes reprises et face aux aléas tragiques de son histoire, a pu offrir un remarquable exemple de résistance aux régimes autoritaires ou totalitaires, provoquant souvent l’admiration active des pays démocratiques. Histoire tragique, oui, puisque ce pays, brillant et tolérant à l’égard des confessions protestantes aux XVIe et XVIIe siècles, fut rayé de la carte et dépecé deux fois (1772 et 1793) victime des appétits expansionnistes de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie. Le premier XIXe siècle fut pour cette nation, parfois à l’avant-garde du « printemps des peuples » (1846), une longue suite de révolutions (1830-1831, 1846, 1848, 1861, 1864) le plus souvent réprimées dans le sang par l’Autriche et surtout la Russie qui tentèrent d’éradiquer la culture polonaise. Devant ces situations, ce sont plus de 9 millions de Polonais qui quittèrent leur pays, accueillis en Occident ou réfugiés aux États-Unis. Durant cette période, l’Église catholique joua un rôle unificateur et quasi protecteur comme elle apporta plus tard son soutien risqué aux révoltes ouvrières de 1956, 1968 et 1970. Chacun ou presque se souvient encore de son appui à Solidarnosc, syndicat d’opposition créé à l’été 1980, et sa complicité active avec les victimes de l’état de siège décrété par Jaruzelski (1981-1983). Combien, en France ou ailleurs, ont au cours de ces années de plomb, signé des pétitions, manifesté et arboré le badge du mouvement de Lech Walesa, personnalité aujourd’hui honnie et désignée à la vindicte populaire par cette droite extrême qui réécrit sans vergogne l’histoire récente.

Kalwaria Zebrzydowska (Pologne), photo de. Mariusz Cieszewsk), Flickr, Creative commons
Kalwaria Zebrzydowska (Pologne), photo de. Mariusz Cieszewsk), Flickr, Creative commons

Toutes ces pages de luttes finalement victorieuses n’ont-elles été rédigées que pour aboutir maintenant à cette nouvelle alliance du trône et de l’autel qui impose — légalement ! – une politique devenue dangereuse pour l’Union européenne et insupportable à nombre de Polonais ? Qu’arrive-t-il à la Pologne où plus que jamais, l’on tente de faire rimer patriote avec catholique ? Le refus de l’Europe, après avoir bénéficié de ses largesses, la « dégradation morale » venue et imposée par l’Occident perverti, « l’invasion nuisible des réfugiés » (sic) expliquent-ils, entre autres, et sans les justifier, ces prises de position et ces décisions de repli ultraconservateur ainsi que l’engagement assez revanchard de la hiérarchie romaine ?
On aimerait que les jeunes du monde entier qui vont participer l’été prochain au grand show des JMJ s’informent, regardent, interrogent, bref confrontent les leçons de catéchisme qu’ils vont entendre à ce qui les entoure afin de savoir si ce grand pays aux combats vitaux n’est pas en train de perdre son âme quoiqu’en dise le cardinal Stanislas Dziwisz, successeur de K. Wojtyla à Cracovie. Le catholicisme identitaire, fut-il à la polonaise, n’a jamais fait bon ménage avec la fraternité évangélique.

Alain Cabantous

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