Escape. Rachel Marks & Djeff

Ils avaient attiré les foules à Saint-Merry lors de la Nuit Blanche 2015 avec le bateau brisé dans le chœur, ils reviennent avec deux (et non trois comme prévu) œuvres spirituelles, plus intimistes mais aussi fortes. Une splendide exposition aux symboliques multiples. 9-24 février 2018

En 2015, les mille morceaux de verre abandonnés dans le chœur où était échoué un bateau brisé représentaient les promesses brisées de la charte 37/7 de l’ONU sur la nature votée en 1982 mais jamais appliquée par les États. La prise de conscience mondiale s’est traduite par les engagements de la COP 21, mais la situation s’est aggravée et la nouvelle administration américaine, dans son « égoïsme first », tente de saboter les accords. D’autres États de la planète, de nombreuses villes ne baissent pas la garde, l’art non plus. Djeff et Rachel Marks associent spiritualité et regards sur notre nature dans des œuvres nimbées de poésie et de métaphores de la mort, du corps, de l’âme.

The Great Escape (nouvelle création)

The Great Escape (cliquez)

Cette installation constituée des restes de cierges de Saint-Merry dans la chapelle de Communion utilise les principes de l’économie du recyclage matériel et symbolique. Djeff et Rachel ont répondu à la commande de libérer l’arrière-cour de la sacristie où, depuis des années, étaient empilés des cartons de cierges à moitié brûlés. Merci !

Comme des forçats, ils ont cassé l’ensemble des cierges pour libérer leurs restes de mèche. Puis petit à petit, ils ont noué un à un les minuscules bouts avec leurs taches bleutées (la teinte du produit déposé pour les éteindre à partir d’une certaine hauteur brûlée) afin d’en constituer une corde libératrice qui va jusqu’au lanterneau…

Escape (cliquez)

Les cierges sont à l’origine de fumées qui symbolisent la prière, notamment d’intercession, l’assemblage de leurs mèches donne un nouveau sens : la montée spirituelle qui va jusqu’à la traversée de la couverture de verre, dans un au-delà de Saint-Merry. Aux cierges, la libération ! Leur corps de cire demeure au sol. Une œuvre métaphorique de la mort (the Great Escape), de l’âme. Les artistes ont aussi inventé le passe-lanterneau…

A côté, sur un pilier de pierre, des morceaux de mèche collés par groupes de cinq, comme on compte parfois le temps qui passe, le temps qui reste…

Naturae Liber[1] (nouvelle création)

Le papier et les livres viennent pour partie des arbres et de leur cellulose. Quand plus personne n’en veut, ils s’en vont au pilon avant de renaître en d’autres livres.

Comme pour les cierges, Rachel leur donne une seconde vie, une sorte de retour à leur origine, elle inscrit la culture dans un temps circulaire. De livres donnés par des paroissiens de Saint-Merry, elle fait un paysage de forêt, quatre souches coupées reposant sur une mousse de fils colorés : ce qui reste de nature quand les arbres sont partis pour se transformer progressivement en livres.

Par ailleurs, Rachel a choisi dans son stock un livre, puis des quatre histoires qui le composaient, elle a confectionné quatre rouleaux à partir des pages collées l’une à l’autre. Peut-être une évocation de « Sur la route » le célèbre roman-poème de Jack Kerouac écrit sur un seul et immense rouleau, emblématique de la Beat génération américaine et mondiale, ou encore les rouleaux sacrés des textes bibliques. Les quatre bandes de papiers s’élèvent dans un mouvement proche de celui des mèches nouées.

Dans la chapelle de communion, l’œuvre s’échappe de la cire ; dans le bas-côté, les quatre souches semblent enracinées dans la pierre avec des couleurs multiples, les quatre rouleaux les inscrivant dans une verticalité spirituelle. Un recyclage matériel au service d’une culture en mutation : quand les écrivains fournissent les matériaux aux plasticiens…

Visitez les sites originaux de

Jean Deuzèmes.

PS : La présente exposition devait comprendre aussi « Résolution 37/7 »,une œuvre de Djeff qui reprenait son œuvre antérieure de 2015 à l’échelle du claustra et sans bateau. Malheureusement, le 13 février, les contraintes qui lui ont été données, neuf jours seulement d’exposition, liées à des conflits d’usage du claustra l’ont amené à renoncer à l’installer. A y regarder de plus près, cet incident, qu’on espère comme un malentendu, est d’autant plus étrange que l’esprit de cette œuvre converge avec la tonalité du texte « Laudato si » du Pape François.

On peut cependant imaginer ce qu’aurait été cette œuvre envoutante, fondée sur la lecture en plusieurs langues de la fameuse « Résolution 37/7 de l’Assemblée générale des Nations Unies », la Charte Mondiale de la Nature, qui a été proclamée le 28 octobre 1982, 10 ans avant la conférence de Rio et n’a jamais été tenue par les Etats.

 

Le dispositif était minimal : un simple écran pour une vidéo méditative où la lecture tient une grande place, une nappe d’eau à ses pieds reflétant l’image projetée et symétrique des images du film. Rien de narcissique dans l’engagement de l’artiste, une simple proposition faite aux visiteurs de s’arrêter au milieu de la nature et de ses enjeux, qui sont aussi ceux du politique. Une transposition magnifique des usages de ce lieu, le claustra, qui aurait pu attirer des visiteurs.

« Silencieusement, la vie sauvage semble reconquérir les vestiges d’une citadelle abandonnée et effacer les traces des folies passées. Témoins immobiles de cette lente disparition, six personnages égrènent les articles de la Charte mondiale de la nature. Leur litanie solennelle est sans effet sur le processus en cours. De l’étrange mobile vacillant, il ne restera que des éclats de verre, qui ne résisteront pas non plus aux assauts du temps. Inéluctablement, ils redeviendront des grains de sable et retrouveront leur forme originelle à laquelle la main de l’homme les a soustraits. Au-dessus d’eux flottent des passages de la Charte, imprimés sur des étiquettes de composition de produits textiles, comme de simples mentions obligatoires auxquelles on ne prête guère attention.
À l’instar du dernier lecteur de la Charte, ce sera à la jeune génération, née après 1982, qu’il incombera de rompre cette inertie et de prendre conscience que l’histoire humaine n’est qu’une parenthèse fragile sur l’échelle des temps ». (Djeff)

Naturae Liber (cliquez)

[1]Avec ce titre, Rachel Marks, artiste américaine, joue sur les mots et les expressions. Liber signifie à la fois l’une des écorces de l’arbre, la partie vivante sur laquelle on écrivait, et l’assemblage de feuilles, c’est-à-dire le livre. Le « Livre de la nature » renvoie aussi à un concept théologique du XIVe (Buch der Natur) qui affirmait que l’étude de la nature et des créations de Dieu pouvait mener à la connaissance de Dieu lui-même. Enfin, il n’est pas étonnant que l’on retrouve l’expression « Book of nature », chez certains artistes américains, la nature étant une composante importante de la culture de ce pays, un lieu d’identification.

PS : Vous êtes intéressé (e) par l’art contemporain et par ce type de questionnement ? Vous souhaitez découvrir des œuvres, des artistes, des expositions au travers des commentaires du réseau des arts visuels à Saint-Merry ?

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2 Commentaires

  • Dommage que Voir et Dire ne reçoivent pas plus de visites de l’intérieur du centre pastoral saint Merry.

    Heureux que ce site en reçoive beaucoup de l’extérieur.

    « l’Evangile dans la ville » n’est pas fait de vains mots.Car à y regarder de plus près, il est possible de se rendre compte que dans certains domaines, beaucoup d’artistes sont des lanceurs d’alerte de qui nos préoccupations ne sont pas éloignées. En tout cas, ils servent l’humain en péril.Dans le cas présenté ici, leur création fait face avec beauté, imagination à ce qui en inquiète plus d’un parmi nous.

    Qu’ils soient remerciés.

    Marie-Thérèse Joudiou

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