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Esther et un carnaval pour le salut d’Israël

Ce nom est bien connu et constitue une variante de Ishtar, célèbre divinité du monde mésopotamien. Déesse à la fois de l’amour et de la guerre, on connaît un très beau poème en son honneur, l’hymne à Ishtar. La Bible contient un livre d’Esther avec une variante grecque et une autre en hébreu. Le livre n’a pas laissé de traces à Qumran. Il est vrai que dans le texte hébreu du livre, Dieu n’est jamais nommé, contrairement au grec. Est-ce la raison de son absence à Qumran ? Possible.

Andrea del Castagno, Esther, ca. 1450, fresque, église de San Piero in Scheraggio

Le livre contient une fiction narrative située à l’époque perse. Le titre du livre le montre d’emblée : « C’était au temps de Xerxès – ce Xerxès qui régnait sur cent vingt-sept provinces, depuis l’Inde jusqu’à l’Éthiopie. En ces jours-là, comme le roi Xerxès siégeait sur son trône royal, qui est à Suse-la-Citadelle, la troisième année de son règne, il donna en sa présence un banquet pour tous ses princes et ses serviteurs, les chefs de l’armée de Perse et de Médie, les nobles et les gouverneurs des provinces. » La cour perse était familière de ces banquets, à tel point qu’aucun document officiel était signé du roi hors de ce contexte de beuveries. Dans ce cadre, les convives réclament la présence de la reine Vasti, laquelle refuse de se présenter devant ce troupeau d’ivrognes. Lesquels, offensés, et dans un réflexe tout à fait machiste, incitent le roi à la renvoyer. Une nouvelle reine s’impose. Le protocole est strict et au bout de ce « concours » Esther est choisie.

Vient ensuite au pouvoir Haman qui, pour le texte araméen, représente l’ennemi héréditaire d’Israël. Quoi qu’il en soit, il prépare l’élimination de tous les juifs de l’empire. Mais comme le dit le texte, il y eut un renversement de situation : « Le douzième mois, nommé Adar, le treizième jour, où entrait en vigueur l’ordre du roi, son édit, en ce jour où les ennemis des Juifs espéraient les dominer, la situation se renversa : ce furent les Juifs qui dominèrent leurs ennemis ». Il y a de quoi faire la fête et d’instaurer une fête qui le célèbre. C’est Pourim, le carnaval. Et il est vrai qu’originairement « le carnaval » suppose et signifie un « renversement de situation ». C’est le livre et la fête du renversement. Le chapitre 7 décrit la chute d’Haman et le chapitre 8 l’annulation des mesures anti-juives provoquant même la « conversion » de beaucoup de monde au judaïsme : « honneur aux vainqueurs ». Esther est devenue le symbole de la libération des juifs et la fin des persécutions. Il y a un tombeau, un mausolée d’Esther, en Perse, l’Iran actuel, dans une petite synagogue de la ville d’Hamadan. Ce qui n’empêche pas de penser au livre et au personnage d’Esther comme une belle fiction.

Jan-Victors, Le banquet d’Esther et Assuérus, 1640, musée de Kassel, Allemagne

Il est presque inévitable de penser à Judith quand on parle d’Esther. Deux méthodes, un seul but : le salut d’Israël. Même statut dans la Bible, au moins au niveau des catholiques (Judith ne fait pas partie du canon juif mais entre dans le bloc des deutérocanoniques). Est-ce à dire que ces deux livres sont une illustration du principe selon lequel « la fin justifie les moyens » ? A priori, la méthode de Judith (séduire d’abord et trancher la gorge ensuite) semble nette et précise, et même si pas facile à réaliser, plus morale. La méthode d’Esther est nettement plus douce et moins rouge-sang. Aussi efficace. 

Aert de Gelder, Esther et Mardochée, 1685, Musée des beaux-arts, Budapest

Esther est la nièce de Mardochée, juif déporté, comme elle. Il a découvert un complot contre le roi dont il communique l’information à qui de droit, gagnant ainsi des bons points auprès des autorités. Aucun des deux livres n’est une leçon de morale qu’ils prétendent offrir au lecteur. C’est un repère théologique : Dieu veille toujours sur son peuple – par les femmes dans ces cas précis. Certes, la Bible n’est pas un manuel de féminisme. Mais encore moins un abrégé de machisme. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il y a un certain nombre de textes où le salut de Dieu s’opère, se réalise par les femmes. Pensons à Exode 2, le récit de la naissance et du sauvetage de Moïse. À Rahab, la prostituée de Jéricho (Juges 2 ; 6, Débora (Jg 4-5) et Yaël (Jg 5), la `alma d’Ïsaïe 7,14. Et ce n’est par l’exemplarité de leur vie qu’elles brillent.
Ce récit, par le choix de la trame, par les personnages mis en scène, par le déploiement des épisodes, est un bijou. Un chef-d’œuvre, un condensé théologique. Certains diront, malgré tout, que le récit ne sert pas à faire de la théologie ! Il aurait été du meilleur goût décoratif dans la généalogie de Jésus, telle que présentée par Matthieu. Mais son destin était ailleurs : instrument par lequel Dieu a sauvé, une fois de plus, son peuple. Et une fête annuelle qui la célèbre avec enthousiasme. Qui dit mieux ?

Jesús Asurmendi

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