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ET LES PLUS PAUVRES ?

« Dans la crise présente, les subalternes, les précaires sont très fortement sur la brèche. Alors, comment, dans ces conditions, écouter la voix des exclus ? ». La chronique quotidienne de Jean-François Petit

Incorrigibles, les chrétiens ! La situation générale est déjà suffisamment préoccupante… mais, avec d’autres, ils lancent, ces derniers jours, un appel pour les plus démunis, les clochards, les vagabonds de nos rues, victimes eux aussi du virus. Les chrétiens appellent cela : « option préférentielle pour les pauvres ». Le très sérieux Compendium de la Doctrine sociale de l’Église le rappelait explicitement en 2005 : « Étant donné la dimension mondiale qu’a prise la question sociale, cet amour préférentiel, de même que les décisions qu’il nous inspire, ne peut pas ne pas embrasser les multitudes immenses des affamés, des mendiants, des sans-abri, des personnes sans assistance médicale et par-dessus, sans espérance d’un avenir meilleur » (n° 182).  

Depuis des années, mon groupe de philosophie pratique de l’Institut Catholique de Paris attire l’attention sur la segmentation spatiale et sociale grandissante. Dans notre société, elle rend certaines vies « invisibles », « minuscules », « disparues des radars » (cf. Hubert Faes, L’invisibilité sociale. Approches critiques et anthropologiques, L’Harmattan, 2013). En situation de confinement, comment éviter que nos lacunes visuelles, perceptives, auditives se renforcent ?

Oui, le constat est rude : dans des conditions de vie grevées par les lacunes mortifères, imposées par la privation de possibilités vitales essentielles, les plus démunis vont, plus que jamais, en être réduits à des « bricolages existentiels ». Simplement pour tenter de rester en vie. Or, seule l’insertion dans un projet porté par un collectif capable de prendre en charge ces formes de vulnérabilité extrêmes permettra de les soulager.  

Récemment, la pensée sociale progressiste a échoué à faire du soin du aux plus vulnérables un programme politique suffisamment mobilisateur. Notre société est d’inspiration néo-libérale. Dans la crise présente, les subalternes, les précaires sont très fortement sur la brèche. Alors, comment, dans ces conditions, écouter la voix des exclus ? 

Plus que l’attache à la cité, au logement, à la participation sociale, même amoindrie, c’est leur possibilité d’inscription dans la société qui désormais fait défaut : « où vais-je prendre mon café ? » me demandait une personne en grande précarité, qui se lamentait de ne plus pouvoir rentrer au Centre Georges Pompidou pour lire le journal comme d’habitude. C’est peut-être d’abord le désœuvrement qui favorise l’effacement, rappelait le philosophe Guillaume Le Blanc. Mais il faut aussi retenir la leçon du psychologue Bruno Bettelheim, lui-même rescapé des camps de concentration : le sort des survivants dépend en grande partie de l’appui qu’ils reçoivent de la part des êtres qui les touchent ou les côtoient de près.

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1 Comment

  • Bonjour. J’habite La Défense où une association formidable, la Maison de l’Amitié (une dizaine de salariés, une petite centaine de bénévoles), oeuvre pour accueillir, chaque jour de la semaine, une centaine de sans-abri. Le 15 mars, la direction de cette « maison » a décidé de la fermer sans préavis. Du jour au lendemain, ceux que je retrouvais régulièrement dans le cadre de cette « maison » erraient chaque jour, en sortant des parkings où ils dorment, sur l’esplanade déserte, sans nourriture, sans douches, … et sans toilettes, car elles avaient toutes été fermées à La Défense! Quel choc! Auront-ils à nouveau confiance quand cette « maison » rouvrira ?

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