« Et si, chrétien de base, je vivais en adulte responsable ? »

« Ne serait-ce pas signe de bonne santé que de cesser de mobiliser mes énergies à parler de la “boutique”, des différences entre laïcs et prêtres, des ministères à créer, des questions bioéthiques à la lumière de la loi dite naturelle, ou des remèdes à trouver aux dérives sexuelles ? ».
Jean-Luc Lecat s’interroge sur l’avenir de l’Église et sur la réponse de chacun à l’appel de l’Esprit.

Abraham partit sans savoir où il allait… tout laisser, tout quitter… tout ! Lâcher tout… paroles chantées avec enthousiasme quand j’avais vingt ans.
Ne serait-ce pas opportun d’arrêter d’user ce qui me reste de forces vives à vouloir restaurer l’Église, à chercher à obtenir le droit aux messes ou à vouloir donner à cette Église un nouveau visage ?
Est-ce souhaitable de passer des réunions entières, beaucoup de nos repas en commun, et nombre de nos discussions à chercher une autre organisation du même modèle, à attendre des lettres de missions, à inventer comment ne pas bloquer monsieur le curé ou à subir les impératifs et les interdits de l’évêché ou de Rome ?

Rome, la basilique Saint-Pierre
Photo by Kévin et Laurianne Langlais on Unsplash

Ne serait-ce pas signe de bonne santé que de cesser de mobiliser mes énergies à parler de la « boutique », des différences entre laïcs et prêtres, des ministères à créer, des questions bioéthiques à la lumière de la loi dite naturelle, ou des remèdes à trouver aux dérives sexuelles ?
N’est-il pas urgent de renoncer aux justifications comme aux obligations ou interdits théologiques qui enferment dans un prétendu savoir supérieur venu de l’extérieur et maintiennent la personne dans un état de sujet mineur et donc inférieur ?
Ne faut-il pas quitter tout cela, au moins dans sa conscience volontaire, sans orgueil, sans fanfaronnade comme sans mépris, simplement par urgente nécessité de vivre sans se dérober sa responsabilité d’humain dans ce monde de 2020 ?

Oser « secouer la poussière de ses souliers » comme Jésus y encourageait ses disciples, et « partir », c’est-à-dire innover, inventer, sans savoir où cela emmène, partir sans autres bagages que sa foi en Jésus-Christ et sa parole, partir éventuellement sans nos cérémonies habituelles et sans attendre l’accord d’un prêtre, d’un évêque ou même d’un pape, fût-ce son nom François ! Oser risquer le départ, l’inconnu, l’invention, mais sans quitter la main d’autres personnes accrochées à Jésus-Christ et à sa parole qui, comme soi-même, sont prêtes à avancer en eau profonde… Je trouve cela terriblement insécurisant ! … mais n’est-ce pas nécessaire ? … « pour notre salut et pour le salut du monde », comme nous le disons dans une des prières eucharistiques ?

Installation de la Nuit blanche 2015, église Saint-Merry , Paris
©fc

Bâtir l’église n’est pas un but ! Consolider l’Église n’est pas un but ! Renouveler l’Église n’est pas un but ! L’Église elle-même n’est pas un but ! Elle est seulement le résultat et le témoin de notre vitalité à tous, chrétiens « de base » ! Ne nous laissons pas enfermer par l’Église ni dans l’Église !
Le but n’est-ce pas un monde debout ? Un monde bien vivant ?  Un monde ressuscité ?
« La gloire de Dieu c’est l’homme vivant », disait déjà Irénée de Lyon au IIe siècle.
Ce qui importe avant tout, me semble-t-il, c’est de vivre dans le monde d’aujourd’hui, éclairés par la parole et la rencontre de Jésus, à l’écoute de son Esprit présent au plus intime de chacun de nous. Et ceci ne peut se vivre en vérité qu’en nous fortifiant les uns les autres et en nous confrontant à la démarche d’autres femmes et hommes qui, comme soi-même, sont prêts à avancer, à innover, tel Abraham acceptant l’appel intérieur, sans savoir où cela mène…

Alors concrètement qu’est-ce que ça pourrait vouloir dire ?

— Renoncer à toute activité ayant pour seul but de faire vivre ou fortifier l’Église, ses rites, ses impératifs, obligations ou interdits, non pas par mépris, par hauteur, ou par agressivité, mais pour cause d’inadéquation à notre temps : nous gaspillons nos forces, et nous privons les humains, nos frères, de ces forces que nous pourrions utiliser pour participer, au milieu d’eux et avec eux, à tout ce qui fait notre vie de personnes privées comme de citoyens d’ici et du monde.

— Nécessairement, se retrouver régulièrement avec d’autres personnes prêtes à vivre la même démarche, afin de rester enracinés dans la parole partagée autour de la fraction du pain. Ayons-en l’exigence, cela me semble vital ! C’est quand nous sommes réunis en son nom que Jésus est là avec nous.

— Investir, à notre mesure bien sûr, les forces vives qui sont en nous, et cela dans des domaines qui nous rejoignent le mieux ou le plus : familial, social, culturel, économique, scolaire, international, humanitaire, écologique…

— User de notre temps, de notre énergie, de notre foi dans les événements et faits sociaux majeurs que sont la naissance, l’école, les loisirs et la culture, les unions de couple, la solitude, la maladie, la mort…

— Croire que la seule vie importante que nous ayons à vivre c’est notre aujourd’hui banal et multiforme, tel qu’il nous « éclate à la figure ! », éclairés par Jésus Christ et sa parole partagés, animés par l’Esprit présent au plus intime de chacun de nous.

Et n’est-ce pas seulement ainsi que l’Église trouvera son nouveau visage ?

Jean-Luc Lecat

CatégoriesForum
Jean-Luc Lecat

Licencié en philo universitaire et en théologie, Professeur de philo en terminale pendant 10 ans, 20 ans responsable de formation en disciplines générales (français et maths) pour le personnel ouvrier de l'Assistance Publique de Paris.

  1. Cher Jean-Luc,
    Merci pour ton témoignage qui me paraît relever d’une catégorie utopique (mais pourquoi pas ?). En effet, les questions que tu poses dès le départ pour mieux les évacuer me semblent pourtant importantes et ne peuvent cesser de nous tarauder jusqu’à épuisement, jusqu’à découragement, jusqu’à renoncement même parce qu’elles participent de notre vie de baptisés et nous renvoient à un nécessaire rapport de force avec une institution terriblement humaine. C’est pour ces raisons que nous en sommes partie prenante.
    Aucun chrétien ne devrait faire l’économie d’une pareille confrontation. En fait, il ne s’agit pas de bâtir, de consolider, de renouveler l’Eglise. Mais de l’appréhender et de la constituer comme le moyen communautaire d’annoncer et surtout de vivre l’Évangile à partir des pistes de fraternité que tu proposes. C’est la raison pour laquelle elle est un combat. L’histoire du peuple chrétien depuis deux mille ans- à côté de la lourdeur de ses figures tragiques- en porte de nombreux témoignages positifs sans lesquels nous ne serions pas là où nous sommes.
    En outre la proposition d’un trop grand entre soi sans autre débat que celui de se conforter dans la même démarche semble faire l’économie du milliard quatre cent millions de catholiques dans le monde. Chacun avançant ou non selon son rythme propre, nourri par sa culture, sa sensibilité, son histoire. D’ailleurs des expériences novatrices, soucieuses du contexte, existent bel et bien. C’est en cela que la “déchristianisation” de l’Europe m’apparaît comme une chance qui ne peut pour autant pas faire l’impasse sur tes interrogations liminaires.
    L’homme est un être social, un être de relations, donc de confrontations. Et les institutions, mal nécessaire du vivre ensemble, font partie de ses référents sans pour autant renoncer à les réformer, chacun selon son idéal.
    Ce sont juste quelques observations rapides, écrites “à chaud”. Merci de m’avoir permis de te les faire partager.
    A.C.

    1. Jean-Luc Lecat-Deschamps says:

      J’entends Alain ! Merci d’avoir réagi. Et je sais ces contradictions. Je sais que l’institution est quasiment nécessaire pour une vie en société et pour le service des hommes, mais je crois que cette institution n’est que résultante et toujours résultante  d’hommes et de femmes, cherchant à vivre en  disciples du Christ, qui marchent et inventent pour leur temps.
      Bien sûr que l’institution Eglise a, malgré tous ses manques,  accompli un travail fou au cours des siècles et qu’elle apporte effectivement à des milliards de personnes un chemin de vie,
      Mon but n’est pas d’attaquer l’Eglise, mais d’essayer de la situer un peu comme “la vidéo”, “le dévoilement” d’une multitude de chrétiens qui prennent en main leur vie, dans l’aujourd”hui de ce temps, avec les réponses et les questions de ce temps.
      L’important, pour moi, c’est la responsabilité  qui est entre nos mains : être des adultes baptisés responsables, inventifs et créatifs face aux interpellations du quotidien de ce 21e siècle,   sans attendre qu’une hiérarchie d’hommes qui se disent  consacrés, investis d’un pouvoir supérieur,  “à part” , nous disent ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Ces hommes se comportent, même si ce n’est plus l’expression moderne, en “Église enseignante”, hommes (et très peu femmes) qui savent. Mais pourquoi ? Quelle jusrification autre que celle qu’ils se sont attribuée ?
      Ma conviction c’est que ce sont les croyants, à  l’écoute de l’Esprit et ensemble, éclairés – mais non prisonniers – par l’expérience des siècles passés  bien sûr, vivant et inventant leur vie de croyants aujourd’hui, qui manifestent la réalité de ce qu’est l’Eglise, et  que c’est ce visage-là qui peut parler aux hommes de notre temps comme une bonne nouvelle libérante et vivifiante.
      Jean-Luc Lecat  07/11/2020

      1. En retour. Mon but, par ce petit message, n’était pas de défendre l’Eglise hiérarchique qui n’est que la résultante d’un ensemble de situations historiques, source de confiscations et d’abus, à propos lesquelles la majorité de ses acteurs “consacrés” trouvera toujours une justification scripturaire afin de maintenir son pouvoir au lieu de l’ériger en service et seulement en service.
        C’est bien contre ce système, humain, trop humain, qui montre aujourd’hui plus que jamais peut-être ses limites, ses contradictions, ses violences exclusives aussi qu’il convient quand même de consacrer une part, à chacun-e d’en mesurer l’aune, de ses engagements de baptisés afin de le réformer puisque l’on ne peut s’en passer. Ecclesia semper reformanta. Et ce n’est pas moi qui le dit…
        C’est aussi parce que ces transformations sont source et effet d’une libération et d’une inventivité qui nous rapprochent de la Bonne Nouvelle du Christ que “le visage de l’Eglise pourra parler aux hommes de notre temps”(sic).
        Pour le reste de ta réponse, en accord avec toi.

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