Et si on parlait autrement de l’économie ?

Un sujet qui sort de l’ordinaire pour le Parler la Bouche pleine du dimanche 28 avril. Au cours d’un déjeuner André Letowski explique à Jacqueline Casaubon ses activités professionnelles, elle trouve le sujet passionnant, novateur, et elle lui propose d’en faire un PLBP. André accepte et intervient avec deux témoins dans une rencontre originale.

Parler autrement de l’économie, non sous un angle idéologique (réfutant « le capitalisme »), ni sous la forme d’une condamnation des dérives de la finance (dont on connait le caractère destructeur), mais sous l’angle des personnes engagées dans une économie du quotidien, militantes d’une société plus humaine.

©fcDeux témoignages simples, passionnés et justes, l’un de Bénédicte Sanson, déléguée générale du Moovjee (Mouvement pour les Jeunes Etudiants Entrepreneurs),  association d’appui à de jeunes créateurs par des patrons bénévoles, et celui de Christine Barbey, opticienne (une boutique dans Paris avec 3 salariés) affrontée au quotidien d’une affaire qu’il faut intégrer et faire vivre dans la concurrence.

Quelques données de contexte, souvent inconnues, issues de l’enquête MMQA Fondation des entrepreneurs publiée en avril 2019 :

  • 3,3 millions d’entreprises en France – dont 95% ont moins de 20 salariés.
  • 724 000 créateurs d’entreprise ces 12 derniers mois (un chiffre en forte croissance).
  • 77% des chefs de petites entreprises sont satisfaits d’avoir fait ce choix au point que les 2/3 recommenceraient le même parcours de vie, si c’était à refaire.  Mais 17% sont aussi sous le seuil de pauvreté (contre 7% pour les salariés). Le secret de ce choix durable : non l’argent, mais l’autonomie, son épanouissement par la réalisation d’un projet qui tient à cœur, un projet inscrit dans l’incertitude des revenus et un temps de travail habituel d’au moins 50 heures par semaine.
  • 93% disent se sentir utiles, quant à l’animation de leur territoire, à l’emploi qu’ils contribuent à développer, à la satisfaction des besoins et services de leur clients.

Et les jeunes ? Le Moovjee a mené une enquête en février 2019, et surprise !  Près de la moitié d’entre eux aurait l’intention de créer une entreprise ; c’est dire si l’image de la création d’entreprise les séduit, même si avec le temps les intentions se diluent (on se met en couple ; il faut financer l’appartement, faire face aux enfants qui arrivent ; se positionner face à l’incertitude des revenus…). Ce qui les séduit, c’est d’être leader et passionné sur un projet qui est le leur, une équipe, entreprenant de leur vie, même si pendant deux ans on ne se paie pas, même si on rame pour monter son affaire ; mais ils se disent utiles pour participer de façon créative à la construction de cette société en mettant en avant des valeurs fortement voulues au sein de leur génération (agir sur l’écologie et le réchauffement climatique, viser l’égalité hommes-femmes, développer le bien-être au travail…). Pourtant, ils ne sont pas dupes : 91% jugent difficile de créer leur entreprise (le manque de finances, d’expérience, de reconnaissance…).

Alors pour les y aider, bien des associations se sont mises en place, et notamment le Moovjee. 10 ans déjà, et une installation d’antennes dans 5 grandes villes Françaises, après Paris.

Des entrepreneurs s’y engagent comme mentors, d’une génération habituellement différente du jeune demandeur, faisant confiance au projet de création d’entreprises impulsé par le jeune qui souhaite être soutenu par une femme ou un homme d’expérience ; ce dernier ne sera pas du même secteur d’activité, ne pourra pas investir de l’argent dans l’entreprise du jeune, pour éviter de risquer de s’imposer ; il mettra en outre à disposition ses réseaux de relation. Il apprendra autant que le jeune demandeur dans cet échange bienveillant et enthousiasmant.

Impressionnant que de voir réunis au Cirque d’hiver ce 16 avril, plein à craquer, jeunes bénéficiaires du Moovjee depuis sa création, mentors, entreprises sponsor, tous volontaires – ils l’ont manifesté – pour faire perdurer cette belle dynamique. Certains jeunes bénéficiaires des 1ères années du Moovjee deviennent aussi, à leur tour, mentors.

Que de créations dynamiques et innovantes, pourvoyeuses d’emploi, inscrites dans une solidarité entre jeunes créateurs, soucieux de mettre en application les valeurs qui ont été explicités dans l’enquête ci-dessus. Une chance que d’oser ces créations, que l’on peut risquer au seuil d’une vie professionnelle nouvelle, appuyé bien souvent par sa famille (qui permettra un appui alimentaire le temps que l’entreprise dégage assez d’argent pour se rémunérer). Et si le projet ne marchait pas, c’est une formidable expérience dont on apprend beaucoup.

Si vous voulez lire les portraits de ces jeunes allez sur le site web pour les y retrouver  https://www.moovjee.fr/

Mais la vie de chef d’entreprise, ce n’est pas toujours rose tous les jours. Christine en témoigne. Infirmière de formation, mariée à un opticien, qui d’employé devient patron. Il lui faut apprendre un métier qui n’est pas le sien ; puis c’est l’achat d’un 2éme magasin ; pour faire face, il faut se serrer la ceinture pour acheter d’occasion les meubles nécessaires à l’exploitation du magasin, faire soi-même les travaux d’aménagement qui ont duré 3 moins tout en travaillant, pour s’en séparer ensuite (deux magasins à gérer, les 2 enfants à s’occuper…). Et patatras, c’est le divorce avec son mari. Christine décide de reprendre le magasin.

Voici ce qu’elle dit de cette expérience :

« La période a été très violente avec une situation familiale très difficile et professionnelle également. Les employés ont été déstabilisés et très durs avec moi. Je n’étais pas légitime à leurs yeux. Pas diplômée, moins présente que mon ex-mari qui avait en plus une vision très laxiste du management. Je pensais trouver un peu de compassion mais c’était loin d’être le cas. Nous avons perdu 20% du chiffre d’affaire car l’activité était jusqu’à présent basée sur des examens de vue très particuliers que seul mon mari exerçait.

Il a fallu petit à petit me familiariser avec la gestion, reprendre le management. J’ai essayé de garder tous les employés avec difficulté. Une des employés a fait pression pour que je la licencie. Ça a été un moment très désagréable. Heureusement que j’ai alors pu compter sur des copains professionnels de la gestion et du droit. Sans eux j’aurais vraiment eu du mal à traverser tout ça.

Petit à petit j’ai gagné mes galons. Le chiffre d’affaire est remonté. L’ambiance s’est détendue et j’ai alors pris plus de plaisir à travailler. Le contact avec la clientèle était bon, j’avais plus confiance en moi, les résultats étaient là.

J’ai alors décidé avec les employés de passer le magasin sous enseigne d’une coopérative d’indépendants. Le métier évoluait beaucoup, je sentais que rester indépendant devenait difficile.

J’ai pu alors participer à des réunions professionnelles et petit à petit me faire un réseau de professionnels avec qui échanger. J’ai pu faire face aux changements de législation, aux concurrents pas toujours très cleans et de plus en plus nombreux. J’ai vu comment les autres s’adaptaient ; on s’échange alors nos « trucs » de fonctionnement dans le management, la com, les problèmes de logiciels ; on compare nos courbes de chiffre d’affaire, tout ceci a été très précieux. Je ne sais pas si le passage sous enseigne a été très rentable financièrement. Les cotisations sont élevées. Mais la notoriété de l’enseigne était bonne ; nous avons également bénéficié de formations, été un peu coachés par des personnes du siège.  En contrepartie, il faut  respecter certaines politiques de vente avec lesquelles nous ne sommes pas toujours d’accord, certaines publicités, une unité visuelle, le changement de logiciels… »

Et la place du magasin dans le quartier ?

« On est seul dans son magasin, 10 heures par jour. On fait bien ses courses les uns chez les autres mais on n’a pas trop le temps de se parler.
Nous avons eu une association de commerçants qui a fini par s’arrêter car la présidente a fait une dépression après l’organisation des illuminations pour Noël. On m’a proposé de prendre la relève mais j’ai décliné par manque de temps et à cause des risques de conflits. On ne peut pas se permettre de se fâcher avec ses voisins ! J’ai essayé malgré tout d’organiser des actions communes pour Noël mais avec un succès limité.

Je me suis posée bien  d’autres questions : le commerce est très souvent associé à profit puisque l’on gagne sa vie en faisant une marge commerciale. Dans l’optique qui est un métier mal connu, on oublie tout le travail de fabrication, de prises de mesure, de gestion, de SAV, le prix du matériel. J’ai eu beaucoup de mal avec cette image au début de ma carrière. La gestion des salaires des employés a été difficile. Je trouvais juste de les augmenter tous les deux ans mais avec l’ancienneté cela m’a posé pas mal de problèmes, à tel point que je gagnais quasiment la même chose qu’eux à la fin de mon activité. Fixer un tarif juste pour les équipements, accepter ou non de faire des remises, tout cela est complexe. Il en va de la survie du point de vente. C’est-à-dire non seulement de « mon » affaire mais aussi de l’avenir des employés. Mon critère a toujours été de proposer un équipement juste, de ne pas suréquiper. Nous avons énormément réparé lorsque c’était possible, accueilli les CMU, jamais trempé dans des magouilles, pris beaucoup de temps pour le conseil et le relationnel. Je crois qu’en plus tout cela est bénéfique à long terme. Nous avions la confiance des clients et lorsqu’un concurrent est arrivé ils nous sont restés fidèles.

J’ai eu du mal aussi avec ce que j’appelais l’hypocrise dans la relation clientèle. Être obligé de sourire à quelqu’un de mauvaise foi (sans jeu de mot) pour ne pas le perdre comme client ne va pas de soi. Est-on vrai alors ?

Il y a deux ans j’ai décidé de vendre. Je faisais de plus en plus d’heures. Mes employés avaient du mal à accepter tout changement. Une nouvelle concurrence était arrivée tout à côté avec des méthodes très agressives même si le chiffre d’affaire n’avait pas baissé. Je sentais que pour tenir le coup il faudrait bouger beaucoup et je n’en avais pas l’envie.

J’ai trouvé preneur au bout d’un an. Je suis soulagée d’un gros poids. Je n’ai plus l’inquiétude du lendemain, le poids des responsabilités. Je suis heureuse d’avoir réussi un challenge dont je me croyais incapable. C’est une aventure qui m’a changée. »

Après le témoignage de Christine, Bénédicte lui a dit combien son témoignage l’avait touchée, combien elle l’avait trouvé juste.

 

André Letowski

 

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