« Fêtes et Clochers » : les racines historiques du cléricalisme

Alain Cabantous retrace, dans une brillante synthèse, l’histoire du statut des prêtres. Une contribution stimulante à la réflexion actuelle sur les dangers du cléricalisme.

Il s’agit ici non de résumer le contenu du livre Entre fêtes et clochers* mais de mobiliser quelques-uns de ses éléments afin de comprendre comment s’est construit le cléricalisme, ce système de domination d’une fraction particulière des catholiques marquée par le sacrement de l’ordre qu’elle a créé ex nihilo** et qui lui a permis toutes les justifications d’abus de pouvoir et la possibilité pour certains de ses membres criminels d’échapper longtemps à la justice des hommes.

En interrogeant le rapport entre profane et sacré comme l’une des sources essentielles du cléricalisme, on est immanquablement renvoyé au statut du prêtre issu du XIXè et à sa profonde remise en cause actuelle en raison, mais pas seulement, des découvertes quotidiennes des crimes de pédophilie et d’abus sexuels (à l’égard des religieuses par exemple).

Si la réforme grégorienne (1073- vers 1150) avait déjà octroyé aux prêtres un statut particulier en insistant sur la distinction sociale et spirituelle des clercs et des laïques, en dépit d’une absence flagrante de références scripturaires claires, il convient de noter l’extrême lenteur de la mise en place de ces décisions notamment dans les régions périphériques de la chrétienté occidentale (Angleterre, Germanie, Espagne, etc). Et lorsque surgit la Réforme luthérienne après 1517, beaucoup d’éléments contribuent encore à brouiller le statut particulier des clercs. C’est donc le concile de Trente (1545-1563) qui, en se positionnant contre le sacerdoce universel des baptisés, va vraiment faire du prêtre l’homme du sacré. Autrement dit, celui qui sacrifie (ne célèbre-t-il pas le désormais « saint sacrifice de la messe » ?) et se sacrifie afin d’être ce lien indispensable entre les sphères dorénavant hermétiques du profane et du sacré. Si le concile désigne le prêtre comme un « bon pasteur », un « saint homme », il suscite bien davantage une réflexion approfondie pour souligner l’union mystique du prêtre aux « états de Jésus-Christ » lequel devient alors « le prêtre en eux » (École française de spiritualité).

Mais cet homme qui doit être le truchement a été défini pourtant bel et bien comme celui de la séparation. Sa formation devenue obligatoire, longtemps discutable et chaotique, dans les séminaires, l’usage affirmé du latin, support liturgique incompréhensible pour l’immense majorité de la population même sous forme de formules répétitives, la réaffirmation du célibat avec le bannissement, encore très aléatoire du concubinage et de rencontres avec « les personnes du sexe », l’interdiction de la fréquentation des cabarets, des aires de jeu, de la pratique de la chasse ou de la danse, le port de la soutane, encore peu usité au milieu du XVIIe siècle, ont concouru à renforcer cette séparation à la fois sociale, culturelle et spirituelle.

Toutefois, de telles exigences qui trouveront leur réelle et totale ( ?) application seulement au XIXe siècle sont porteuses de nombreuses contradictions. Comment en effet christianiser des populations sans risquer une sorte de dangereuse contamination : « Peut-on traverser le monde sans le regarder ? » remarque Dominique Julia. Comment composer avec son corps, domaine des « pulsions coupables » même si chaque prêtre doit tenter de les sublimer ? Vis-à-vis de l’extérieur, la soutane, vêtement devenu ambigu, (aujourd’hui le col romain, son succédané) tient ce rôle. Ne signifie-t-il pas : « Touche pas à mon corps, touche pas à son corps, touche pas ton corps » (Olivier Bobineau). Intérieurement, le prêtre doit  maîtriser ses « tentations » en détournant la fonction de chaque objet : le lit n’est que l’image du sépulcre, les vêtements du dessous « les restes des bêtes où notre désobéissance nous a conduits » (Louis Tronson, 1622-1700), etc.

La troisième contradiction, d’ordre culturel, n’est pas sans effet sur la pastorale. Aux XVIIe et XVIIIe siècle, alors que plus de 80-85% de la population européenne est d’origine rurale, la grande majorité des prêtres, issue surtout des-1622- « bourgeoisies » ou de la noblesse vient des villes. L’ordre des choses s’inverse au XIXe siècle avec un clergé massivement venu de la paysannerie et une société qui bouge et s’urbanise. On comprend que des mouvements d’opposition parfois très sensibles se forment contre les initiatives culturelles/cultuelles des « nouveaux » curés dont on ne comprend pas l’isolement, les exigences curieuses et quelque peu malsaines lors des confessions ou leurs actions violentes contre la danse et les comportements de la jeunesse. L’anticléricalisme et souvent le détachement progressif de la pratique sont aussi à rechercher dans ces refus et ces contestations face aux fantassins de l’Église institution qui, à leur décharge, étaient très mal formés pour affronter le monde tel qu’il est et non tel que les enseignants des séminaires leur ont fait croire.

Un tel modèle, très lentement mis en place après les années 1589-1600, avait déjà été bien lézardé à partir des années 1960. La réaffirmation d’une pratique plus cléricale sous le pontificat de Jean-Paul II et de Benoit XVI explose cependant sous nos yeux et révèle non seulement ses limites mais surtout sa totale inadaptation. Le constat ne pouvait être que prévisible.

Danièle Hervieu-Léger, lors d’une interview dans Télérama en novembre dernier, souligne justement : « L’Église ne peut plus séparer la redéfinition radicale du sacerdoce comme service de la communauté et la reconnaissance pleine et entière de l’égalité des femmes dans tous les dimensions y compris sacramentaire de la vie de l’Église. L’invitation faite aux prêtres d’être proches de leurs ouailles, la place faite à quelques femmes dans les instances de pouvoir et même l’ouverture de l’ordination à quelques hommes mariés ne conjugueront pas le désastre. La question qui est sur la table est celle du sacerdoce de tous les laïcs. Une seule chose est sûre, la révolution sera globale ou elle ne sera pas et elle passe par une refondation complète du régime du pouvoir dans l’institution ». Le pouvoir, encore et toujours lui. Mais le service ?

Alain Cabantous

*Alain Cabantous, Entre fêtes et clochers. Profane et sacré dans l’Europe moderne, Paris, Fayard, 2002.

**Martin Luther, La captivité babylonienne de l’Église (1520) A lire absolument.

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