Pour ce billet de l’été, je ne vous entretiendrai pas de l’anniversaire des cent cinquante ans de l’infaillibilité pontificale, ce dogme aussi hautement clérical que dangereusement inutile mais dont les conséquences pernicieuses même indirectes se font encore sentir. Faisons dans le plus léger. Avez-vous remarqué que la période estivale fourmille de fêtes nationales ? Entre juin et août, plus de plus du tiers des pays des cinq continents ont choisi cette saison pour célébrer la nation en élisant qui un événement historique, qui une indépendance, qui une victoire, qui une fête politique comme en France et seuls quelques très rares pays ignorent ce genre de manifestation, le Royaume-Uni par exemple. Au fil du calendrier estival : le 4 juillet pour les États-Unis, le 21 juillet pour la Belgique sans oublier l’inévitable et généralement grandiose 14 juillet que tout le monde nous envie. Lors de chacun de ces anniversaires, il s’agit de rappeler l’unité de la nation d’une manière ou d’une autre, guerrière ici, plus pacifique ailleurs. En Suisse, par exemple, chaque 1er août, la fête nationale de la Confédération helvétique, hormis quelques rassemblements symboliques, quelques discours de Conseillers, il n’y a pas de défilé. En revanche, il est de bon ton dans les villes et les villages de décorer sa maison avec force drapeaux. Dès lors pourquoi choisir la Suisse pour cette petite réflexion ? Parce qu’elle est proche et lointaine.

Si proche de nous par la géographie, si lointaine par ses structures politiques, que savons-nous de la Suisse et de son histoire ? Et pourquoi les Helvètes célèbrent-ils le 1er  août leur fête nationale ?

Si proche de nous par la géographie, par les paysages familiers et grandioses, si lointaine par ses structures politiques, son histoire complexe et farouche, que nous Français ignorons, sa revendication de neutralité et son refus de ne pas s’intégrer, au moins officiellement, à des structures communautaires européennes.

La fixation de la célébration au 1er août ne date que de 1891 alors que son organisation régulière ne commence vraiment qu’en 1899 et que ce jour ne sera déclaré férié qu’à partir… de 1994 ! Première singularité ! À la fin du XIXe siècle, autre singularité, la Suisse n’avait pas encore de fête nationale, contrairement aux autres nations où l’on célébrait au moins l’anniversaire du roi régnant. On fit donc appel à des « experts », en l’occurrence les historiens, qui à l’époque avaient encore une audience médiatique, pour trouver une origine à l’histoire de la Suisse. Opportunément, ils exhibèrent des archives un document — dont on sait aujourd’hui qu’il fut postdaté lors de sa rédaction au XIVe siècle — qui parle d’une alliance de trois vallées au cœur de la Suisse que la tradition considérait comme le berceau de la Confédération et le lieu d’actions légendaires (le mythe de Guillaume Tell, le serment des Trois Suisses sur la prairie du Grütli). De ce texte daté du début août 1291, qui ne mentionne ni personnages ni événements, et dont le contenu assez banal témoigne simplement d’une préoccupation fréquente à l’époque d’assurer la sécurité intérieure, on a donc voulu lire le début d’une construction nationale ! De telles confusions entre récits légendaires et réalités historiques participent souvent de la construction de l’identité nationale. Mais ce qui est remarquable ici est l’élection du lieu : le Grütli, cette petite surface herbeuse au bord du lac des Quatre Cantons se transforme en territoire qui dessine déjà les contours de « l’identité paysagère de la Nation » (François Walter). Comme s’il était devenu une image métonymique du pays.

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Dans son appel au Comité national suisse pour la fête du 1er août, l’article du journal libéral Le Confédéré dans son numéro du 30 juillet 1924 résume parfaitement la situation :

Lorsqu’il y a bien des siècles, nos pères se réunirent un premier août, au bord d’un lac verdâtre entre des prairies et des cimes neigeuses, ils étaient préparés pour la lutte, ils étaient soucieux si l’amour de la patrie n’avait pas resplendi sur leurs visages ; ils n’en voulaient du reste qu’aux ennemis de leur sol natal. Ce foyer restreint à ses origines, s’est développé, il est devenu la Suisse d’aujourd’hui. Mais nombre de ses enfants émigrent, exercent leur influence bien au-delà de nos frontières politiques et le caractère national en reçut une empreinte de cosmopolitisme. Parfois en ces heures difficiles, l’opiniâtreté de nos ancêtres, leur tendance à protester avec véhémence paraît renaître, c’est l’amour du Suisse pour les Suisses.

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Ainsi, les profondeurs de références historiques aussi obscures qu’essentielles, l’inscription dans un cadre topographique qui est et fait l’Helvétie alpestre et paysanne, entre lac et montagne, l’enracinement du fort sentiment d’appartenance, la défense des « libertés communautaires » face aux anciennes ambitions seigneuriales restent les plus sûrs fondements d’une cohésion sociale et nationale qui englobe largement celles et ceux qui ont choisi ou ont été contraints à l’exil sans oublier les leurs. Même si l’on sait que la nation est toujours et partout une construction culturelle, tout est dit ici sur cette originalité suisse qui méritait bien que l’on s’en souvînt au jour de leur fête.

Alain Cabantous

À lire le 1er août ou après : François Walter, La Suisse au-delà du paysage, Paris, Gallimard-Découverte, 2011.

Alain Cabantous

Spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe occidentale (17e-XIXe siècles). Derniers ouvrages parus : « De Charybde en Scylla : les risques de la mer (16e-21e S.) » avec Gilbert Buti (Belin, 2018) ; « Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e S.) » avec François Walter (Payot, 2020)

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