LES FLAMMES DE LONDRES

Le gigantesque incendie de la Grenfell Tower survenu dans la nuit du 13 au 14 juin dernier renvoie immanquablement l’historien à l’embrasement de la capitale anglaise du 5 au 8 septembre 1666. La chronique d’Alain Cabantous

Je souhaitais vraiment écrire ma dernière chronique de l’année à partir d’un sujet moins grave comme pour nous alléger de tant d’événements qui ont ponctué notre temps commun depuis septembre. Mais l’actualité ne m’en fournit pas l’occasion ou, plutôt, elle continue de verser chaque jour dans un registre nettement plus grinçant.

Pour l’heure, c’est Londres qui retient mon attention d’historien. Moins par les quatre attentats meurtriers dont celui de Manchester, qui, du 22 mars au 18 juin, ont atteint la capitale que par ce gigantesque incendie de la Grenfell Tower survenu dans la nuit du 13 au 14 juin dernier. Cette tragédie renvoie immanquablement l’historien à l’embrasement de la capitale anglaise du 5 au 8 septembre 1666.

La maquette géante de Londres brulée en 2016 pour le 350e anniversaire  de l’incendie de 1666

Une nuit, là aussi, celle du dimanche 5 septembre, le four d’un boulanger de Pudding Lane s’enflamma. En raison d’un été chaud et d’un vent de nord-est, le feu se propagea très vite vers les quais où s’entassaient nombre de matières inflammables (produits ligneux, huile d’asphalte, ballots divers). La quasi-absence de service incendie fit le reste. La City, construite en bois, brûla durant quatre jours et 80 % de sa superficie fut réduite en cendres. Si l’on recensa très peu de pertes humaines, les gens ayant eu le temps de fuir, le bilan matériel fut considérable. La cathédrale médiévale ainsi que 87 églises furent ravagées, 50 maisons des corporations et 13 000 maisons individuelles disparurent. Cent mille personnes se retrouvèrent sans abri et durent passer plusieurs mois d’hiver voire plusieurs années dans des camps de fortune installés bien loin, au nord de la capitale (Moorfields, Islington). Pour autant, beaucoup ne purent jamais regagner leurs anciennes paroisses au terme d’une très longue reconstruction. Les nouvelles maisons, en brique, valaient beaucoup plus cher et le plan tracé avait totalement fait disparaître la vieille topographie. Pour faire bonne mesure, et après la grande peste qui avait sévèrement atteint Londres l’année précédente, on imputa aux catholiques la responsabilité du sinistre : une colonne fut d’ailleurs dressée sur le lieu d’origine du sinistre pour que la mémoire protestante s’en souvienne.

Sans devoir être systématique, la comparaison avec ce qui s’est passé, il y a quelques semaines, est assez instructive. En dépit, cette fois, d’une mobilisation intense de 200 pompiers et de la rapide organisation des secours, l’incendie de la tour dura plus d’une douzaine d’heures et il fallut attendre plusieurs jours pour pouvoir pénétrer à l’intérieur de la tour afin de retrouver de nouveaux corps. À ce jour, le décompte macabre s’établit déjà à plus de quatre-vingts morts et disparus soit beaucoup plus que lors du Grand Incendie. Si les causes sont encore mal établies (court-circuit d’un appareil électroménager ?) – mais le furent-elles vraiment en 1666 ? –, en revanche, les manquements aux préventions-incendie lors de la rénovation récente de cet immeuble semblent avoir participé à la rapide propagation du feu. Une certaine connivence entre les promoteurs immobiliers et les entreprises du bâtiment mal contrôlés par les autorités locales complices, libéralisme oblige, ne semble faire aucun doute jusqu’à éclabousser un proche de Theresa May, ancien ministre du… logement. Le peu d’empathie du chef du gouvernement fut sévèrement critiqué. Ce à quoi échappa le roi Charles II en 1666 sauf à faire dire à quelques esprits chagrins que Dieu faisait payer au peuple la conduite sexuellement débridée du souverain. À côté de la douleur de celles et ceux qui ont perdu un proche, le relogement de ces familles sinistrées et modestes dans le même quartier chic de North Kensington risque de se heurter à l’influence insidieuse de la « gentrification » (néologisme so british !) pourtant déjà en filigrane après le lent redressement du bâti de la capitale dans les années 1670-1680.

Alors que les incendies ravagent encore aujourd’hui le centre du Portugal, alors que les feux de forêt, garrigue ou maquis en Provence, en Grèce ou en Espagne peuvent se déclencher à tout moment durant cet été déjà si brûlant, alors que les villes risquent toujours de s’embraser, réfléchissez bien avant de choisir une destination estivale… L’Irlande occidentale peut-être ? Et encore.

Alain Cabantous

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