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Foi & politique – Atelier du 5 février 2017

Nous retranscrivons ici le débat qui a suivi l'introduction de Jean-François Petit sur la perte de crédit de la parole public et l'analyse par Guy Aurenche des chapitres 2 et 8 de la conférence des évêques " Dans un monde qui change retrouver le sens du politique ". Nous vous invitons à poursuivre ces rencontres dès le 12 mars 2017.

Texte de référence : Conseil permanent de la conférence des évêques
Dans un monde qui change retrouver le sens du politique, 2016
chapitres 2 et 8

Présentation par Jean-François Petit

Constat assez général d’une perte de crédit de la parole publique. Faut-il, comme y invitent les évêques, s’y prendre autrement ? Que se passe-t-il du côté du débat public, dont nous faisons aussi partie ? Une première partie sur le thème « Info, intox et media sociaux » est nécessaire pour bien analyser la situation actuelle.

Y a-t-il des menaces face à l’information ?
Oui, clairement, il existe une menace sur l’indépendance des médias : une bonne partie sont liés à des groupes financiers, eux mêmes liés à des commandes publiques, dépendant, notamment pour le numérique, d’un cadre réglementaire en évolution. À qui appartient « Libération » ou « Le Figaro » ? Quelle est l’influence du groupe Dassault sur les médias ? On devrait parfois se poser ce genre de questions.
Mais la menace existe aussi par le conformisme, le suivisme, l’effet « boule de neige » de l’information.

Les médias peuvent-ils échapper à la course au buzz ?
Ils sont liés à une économie de l’information, au séquençage de l’information, aux réseaux sociaux existants, à la contrainte de l’audience. Les médias vivent de la création d’informations. Beaucoup est dit sur certains sujets, mais il y en a d’autres, notamment des pays, dont on ne parle jamais – on estime que « ça n’intéresse personne ».
Une course en avant qui a pour effet d’humilier la parole, comme disait le philosophe et théologien protestant Jacques Ellul (cf La Parole humiliée) . L’information est mêlée au divertissement, mêlée aux services et autres « applis ». Donc de quoi parle-t-on en fait ? On se retrouve par exemple dans l’émission de Laurent Ruquier, ce qui provoque un « mélange des genres » : impudeur, dérision ou « bouffonnerie »… qui dévalorisent le langage, créent une confusion entre registres de langage, entre sens et signification.

Internet : faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ?
On peut s’en réjouir : l’exemple souvent donné est celui des « révolutions arabes »… Mais on constate aussi une individualisation massive de la société : chacun a ses idées sur le sujet ! Le collectif aujourd’hui se crée par l’émotion, avec ses bons et ses mauvais côtés. Et l’urgence est devenue la loi : la posture sociale de « l’homme pressé » est valorisante. L’éphémère  est la règle : un événement chasse l’autre.
On aboutit à une sorte d’addiction, de narcotisation : le temps passé par des jeunes sur le numérique dans certains cas explose.

Quelle place dans ce cas pour une information de qualité ?
Il faudrait d’abord une véritable éducation aux médias, notamment à l’image, c’est par là que passe l’information. Souvent des effets de sidération. Parfois il vaudrait mieux débrancher.
En fait, par tous les médias, l’individu cherche plus à s’extraire de ce qui lui arrive. Le mouvement actuel, c’est le boum des sites complotistes. L’individu hyper informé perd en réalité une partie de sa vigilance critique. Il est saturé.
Il y aurait donc besoin d’une part d’une régulation des médias plus forte, et d’autre part d’un minimum de déontologie des médias, qui n’est pas un « vilain mot ».

Reprendre une éthique du débat public

Sur quoi le fonder aujourd’hui ? Quelques dérives à éviter :

  • déformer le point de vue de l’autre en sortant un argument de son contexte

  • généraliser abusivement

  • s’appuyer sur des gens qui ne sont pas là

  • instrumentalisation

  • désigner des boucs émissaires

  • généralisation : tous pensent que….

Quelques règles à donner :

– chercher les faits, avec doigté, retenue
– on peut aussi interroger, rentrer en relation
– retarder le moment du jugement
– au lieu de faire jouer la transgression, établir des limites à la relativisation des normes

On peut toujours se rappeler de cette distinction de Max Weber : éthique de conviction – éthique de responsabilité, en fait c’est d’une éthique de la conviction en responsabilité dont on aurait besoin

Analyse par Guy Aurenche

Pourquoi s’arrêter sur la question de l’éthique du débat ?

Quatre horizons sont proposés dans le texte des évêques. Ils appellent à prendre soin de l’éthique du débat.
1. Constat : il y a de moins en moins de vision anthropologique commune (un constat, pas un jugement)
2. Donc un travail de refondation, … à faire ensemble, ce qui est compliqué.
3. Cette crise du politique n’est-elle pas d’abord une crise de la parole ? Trop de paroles empêcheraient une parole vraie.
4. Comment partager une parole vraie, dans cette culture de la communication dont on parle plus haut ?

Chapitre 2 : Une société en tension

En analysant et réfléchissant sur le texte des évêques, quelques repères qui visent la qualité des débats. Quatre mots :

1. Émotion : Une société de l’émotif. Les évêques n’en parlent qu’à propos des attentats : combien de temps cette émotion dure-t-elle ? A travers la population française, on ressent le besoin de se retrouver et d’être unis ; un besoin, une envie ? Ne pas hésiter à partager nos peurs dans un débat.

2. Affrontements : La culture de l’affrontement semble prendre le pas sur celle du dialogue. Est-on capable de repérer des lieux de dialogue ? Voir le site de Colibri, de Pierre Rabhi, qui relève des expériences de dialogue.
Mais comment créer des lieux de dialogue ? Que fait-on des affrontements ?
Patrick Viveret nous invite à une démarche de construction de désaccords féconds en plusieurs étapes :

1. Chacun dit sa position fondamentale – incontournable ou non négociable
2. Chacun redit ce qu’il a compris de la parole de l’autre A travers la différence des versions on peut se rendre compte des «parti pris ».
3. Tenter de formuler ensemble les vrais points de désaccord ? Certains s’arrêtent là.
4. Certains essaient de formuler les points d’accord possibles
5. Si on peut, encore plus rarement : écrire ensemble ce qu’on serait capable de porter ensemble

3. La contestation : tout ce qui ressemble à une autorité est contesté : des institutions, des médias, l’Église …

4. Une attente existe dans la population : Qu’attend-on d’un débat ? A quoi va-t-il servir ? Sommes-nous en attente ? De quoi ?

5. Il manque un cinquième mot qui soulignerait les silences de ceux que l’on n’entend pas ; non pas « être la voix des sans voix » – nous manquons surtout d’oreille -, mais repérer les silences ceux que l’on entend jamais ! Ce qui est peut-être une responsabilité spécifique des chrétiens : permettre à ceux qu’on n’entend pas de se faire entendre. Créer des lieux où ceux qu’on n’entend pas pourront prendre la parole.

Chapitre 8 : Une crise de la parole

Crise de la confiance en la parole donnée. En quoi ma parole m’engage-t-elle ?

Les évêques soulignent : « Entre le ras-le-bol qui entraîne la passivité et les colères violentes, la marge de manœuvre est étroite pour légitimer la parole publique. » Aucun débat n’est plus possible. Risque de violence extrême qui suit la perte de confiance en la parole.
La parole du merci dans une communauté, c’est important.
Comment retrouver une parole vraie ? Il n’y a de projet durable qu’élaboré dans un rapport de dialogue en vérité. Trump a inventé la « post vérité ». Attention, on s’y habitue.
Là où le conflit n’est pas dit, risque d’apparaître la violence – cela peut jouer dans toute communauté : voir la dynamique des désaccords féconds.
Le texte souligne l’importance du compromis au cœur du débat (et non la compromission). Il suppose d’affirmer la différence des positions, de dire clairement ensemble ce qui nous paraîtrait dangereux pour la vie en commun Pour les catholiques c’est tout ce qui porte atteinte à la personne humaine.
Les évêques invitent aussi à la fermeté … mais pas de raideur et de blocage. Les évêques relient cela à la « patiente confiance que Dieu ne cesse d’avoir pour l’homme». Comment marcher vers une parole commune comme signe de cette patiente confiance de Dieu ?
Il faudra revoir le chapitre 9 sur la laïcité, avec les exigences du véritable débat public.

Débat

Avons nous des expériences de pratiques de dialogue, des réflexions sur nos lectures ?

Question : Le Front National, comment discuter avec les électeurs du Front National ?
GA : Voir le document de Projet d’octobre 2016 , dont le titre est : « Écouter, comprendre, agir ». Il faut peut-être relire ce document avec cette recommandation : attention au blocage. Texte signé par de nombreuses associations ne se focalise pas expressément contre le FN, pour éviter des positions de blocages. Une expérience très forte.

Question  : Sur le terrain on a l’impression que toutes ces réflexions ça ne sert à rien.
JFP : on est dans une crise grave, Charleville Mézières et autres régions. Nous qui sommes en lien, nous pouvons impulser la parole aussi dans les cercles familiaux, autour de la question : qu’est-ce qu’une conduite éthique ?

Question : Que dire de Fillon ?
Réponse : rechercher des sources fiables par exemple Dosière, quelqu’un de sérieux spécialiste des finances publiques. Qu’est-ce qui peut nous rassembler sur ce débat ? Peut-être l’éthique, ou la vérité.

Question : Où trouver l’information, comment trier une information à qui on fait confiance ?
Réponse : par exemple les dépêches AFP, souvent courtes, qui relatent des faits.

Question : Quelle bonne nouvelle chacun de nous apporte-t-il ?
Réponse : Chacun de nous est créateur d’information. Ce peut être le point de départ d’un dialogue dans l’esprit du désaccord fécond : quels sont tes sources d’information ? et ainsi s’interroger sur nos sources différentes. Et par là essayer de garder la relation. Ça peut être difficile et violent…

Question : Crise de la parole ou crise de valeurs ? On se confronte très vite à des positions liées à des credos très profonds, à des modes de vie tellement différents.
GA : c’est tout de même par la parole échangée que l’on pourra ouvrir sur les valeurs. Lorsque j’interviens devant des lycéens, je commence toujours par leur demander : où sont vos lieux de parole ? Quelle est la qualité de vos lieux de parole ? C’est à partir de paroles aussi vraies que possibles que nous pourrons ouvrir un débat sur la question des valeurs. N’oublions pas la confiance patiente de Dieu à l’égard de chaque personne humaine… Mais on est parfois peu capables d’exprimer nos convictions. Les jeunes : « Qu’est-ce qui t’a fait lever ce matin ?»

Question : c’est difficile de dialoguer lorsqu’on est dans des registres de parole très différents. C’est cette diversité qu’il convient de travailler.

Guy Aurenche et Jean-François Petit

Prochain atelier le 12 mars 10h
Débat le 30 mars 20h
Préparation des accueillants aux groupes de Carême 2017 le 26 février 10h30

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