François à Lesbos. Vive le pape !

Echo5721229_migrants-rome-2s de Lesbos visité par le pape François, le patriarche  orthodoxe Bartholomeos et l’archevêque orthodoxe d’Athènes  et de toute la Grèce, le Samedi 16 Avril 2016

« Une  lecture de l’événement, des propositions concrètes » ce dimanche 17 Avril 2016.

1  –  Quelques préambules sur notre contexte grec et international :

  • Une visite originale, une ‘première’ du pape certes mais aussi de trois responsables chrétiens unis, à la rencontre – non de la Grèce ou des grecs – mais d’une population en exode, population de réfugiés aujourd’hui emprisonnés du fait de l’accord du 18 Mars 2016 entre la Turquie et l’ Europe.
  • Les premiers visités sont clairement les réfugiés, victimes et otages de la guerre en Syrie et des tensions géo politiques au Moyen Orient  comme autour de la mer Egée ou mer Méditerranée.
  • Les absents – ceux de toutes générations – noyés en mer, avec un souci singulier pour les milliers d’enfants mineurs disparus , sont aussi au cœur de cette visite d’ordre pastoral et humanitaire, cherchant à éveiller l’attention au plan mondial et à en afffronter/dénoncer le mal : guerre, ventes d’armes, etc …
  • Cette visite se situe avant le sommet mondial humanitaire d’Istambul dans quelques semaines que soutient – le pape François l’a rappelé – pleinement le Vatican.
  • Une initiative chrétienne œcuménique donc selon le désir du pape François, dans la continuité de sa précédente démarche à Lampedusa, mettant au cœur de l’attention des églises et du monde les plus démunis de notre temps : réfugiés et déplacés du fait des guerres ou de toute forme de violence.
  • Une visite éclair mais à forte résonance symbolique, dans un contexte de transition grave où des réfugiés en mouvement vers le Nord de l’ Europe sont désormais bloqués sur les îles grecques comme sur l’ensemble de son territoire en plus de 40 camps , sites de rétentions ou lieux de détentions. La crise humanitaire s’est aggravée dans le pays imposant l’intervention quotidienne de l’armée grecque ne serait–ce que pour la logistique de base de ces lieux : eau, nourriture, tentes ou bâtiments, conditions d’hygiène…
  • Sur le plan socio politique le pays traverse depuis sept ans une crise économique et sociale qui le fragilise.

La coalition « Syriza » au pouvoir est plus que fragile, nombreux étant ceux qui pensent voir annoncées des élections nouvelles d’ici peu au Parlement grec. Le Premier ministre Tsipras peine en effet à obtenir la confiance de son peuple et l’état peine dans l’administration effective des défis nombreux en cours : soutiens aux grecs eux mêmes, chômage des jeunes et des moins jeunes, réformes drastiques des retraites et de la fiscalité presque impossibles, contradictions évidentes entre les discours et les actes largement perçues par le peuple grec…

  • Depuis Août 2015, la société civile grecque a faits maints efforts d’ accueil. Chacun l’a reconnu malgré la triste réalité de l’exploitation quotidienne de plus d’un millions de réfugiés en exil trop longtemps livrés aux trafics des « passeurs » turcs comme grecs. La présence croissante de l’ONU à travers le HCR pour affronter le défi humanitaire ainsi que les nombreuses ONGs internationales arrivées et engagées dans le pays (environ 90) suscitent des tensions vives, attisant suspicions et attentes tout aussi fortes dans un pays à la fois humilié et affaibli, mais aussi fier et déterminé à apparaître comme libre et indépendant dans ses diverses formes de gouvernance.
  • Non réellement séparé, et culturellement et politiquement, de l’état et de son gouvernement, l’église majoritaire orthodoxe se sait et se veut au cœur de l’histoire du pays, de son peuple, engagée et éprouvée dans ses propres valeurs et convictions.

Nous avons été marqués par les paroles de l’Archevêque d’ Athènes et de toute la Grèce Hieronimos s’adressant solennellement, devant le président et son premier ministre,  aux agences des Nations Unies et non à la société civile ou à l’état grec en ces termes :

« J’exprime une seule demande, un unique appel, une unique interpellation : Que les agences des Nations Unies , avec la grande expérience qu’elles peuvent nous offrir, affrontent enfin cette situation tragique que nous sommes entrain de vivre ».

Un appel à davantage de confiance et de coopération  entre l’état, le HCR et ses collaborateurs ?

  • L’église catholique ainsi que les autres églises d’inspiration chrétienne, très minoritaires, sont concernées elles aussi par cette visite œcuménique. Celle ci a une réelle valeur d’encouragement pour leurs efforts propres d’accueil et de soutien des réfugiés massivement arrivés en Grèce entre Juin 2015 et Mars 2016.  L’église catholique  sait combien le pape ne vient pas particulièrement la visiter mais se rendre présent aux réfugiés – d’ailleurs majoritairement musulmans -, les écouter, se faire la voix des sans voix et interpeller la conscience européenne, mondiale sur leur existence et leurs histoires singulières. Son chef spirituel la tourne, avec les autres, en acte comme en parole,  davantage encore, vers son propre souci d’accueil, de compassion, de justice et de paix.

2  – Une visite empreinte de gravité : compassion et promesses :

Concrètement, durant cette visite c’est surtout le pape François qui a pris la parole, « parlant » aussi comme en parabole en « visiteur de prison » et retournant à Rome accompagné de trois familles de réfugiés musulmans d’origine syrienne.

Voici quelques phrases que nous soulignons saisies dans les différents discours entendus de l’aéroport de Mytilène, au camp de détention de Moria comme au port de la ville de Mytilène :

«  Je suis venu avec mes frères simplement  pour être avec vous et écouter vos histoires. Nous sommes venus pour réclamer l’attention du monde sur cette grave crise humanitaire et pour en implorer la sortie. Comme hommes de foi, nous désirions unir nos voix pour parler ouvertement en votre nom ».

« L’Europe est la patrie des droits de l’homme. Quiconque met un pied sur la terre européenne devrait pouvoir en faire l’expérience. Il sera ainsi plus conscient de devoir lui même les respecter, les défendre »

« Vous, habitants de Lesbos vous avez démontré que sur cette terre, berceau de civilisation, bat encore le cœur d’une humanité qui sait reconnaître le frère ou la sœur, une humanité qui veut construire des ponts et des lieux protégés de l’illusion de se construire une carapace pour se sentir plus en sécurité. Les barrières et les divisions provoquent des conflits »

« Il ne suffit pas de répondre à l’urgence du moment mais de développer des politiques de plus grand souffle, non unilatérales ».

« Promouvoir la paix, empêcher que le cancer de la guerre se développe ailleurs. S’opposer de façon ferme à la prolifération du trafic des armes et à leurs réseaux occultes »

« Promouvoir sans cesse la collaboration entre pays des organisations internationales et des organisations humanitaires non en s’isolant mais pour affronter l’urgence »

« Promouvoir la croissance de la civilisation de l’amour »

Prononcées avec gravité parmi les réfugiés ou devant les responsables politiques et militaires rassemblés devant la mer sur le port de Mytilène, ces phrases eurent une résonance toute particulière.  La minute de silence précédant le geste de mémoire vis à vis des milliers de disparus en mer Egée en donnait toute la profondeur.

Le patriarche Bartholomeos ne manqua pas de vigueur :

« La Méditerranée ne doit pas être une tombe. Il s’agit d’un lieu de vie, d’un carrefour de culture et de civilisation, un lieu d échange et de dialogues… Elle a vocation à être une mer de paix…

« Nous vous promettons de ne jamais vous oublier. Nous ne cesserons de parler en votre nom et vous assurons que nous ferons tout  pour ouvrir les yeux et le cœur du monde »

« Ceux qui ont peur de vous ne vous ont pas regardés dans les yeux. Ceux qui ont peur de vous ne voient pas vos enfants, ils oublient que dignité et liberté dépassent peurs et divisions ». 

Nombreux ont été touchés par ce témoignage d’unité de trois leaders chrétiens sur les côtes grecques, en face de la Turquie toute proche.

C’est une commune humanité que les trois hommes ont défendue et promue  sous les caméras d’une presse nombreuse, très à l’écoute.

C’est aussi un appel solennel à la confiance et à la paix, dans la mémoire des disparus en mer, qu’ils ont  offert,  en porte parole de frères en humanité pour la plupart de confession musulmane.

On aurait souhaité la présence de responsables religieux musulmans à leur côté comme celle du Mufti qui a collaboré avec le maire de Lesbos pour l’honneur rendu aux morts dans un cimetière proche de la ville. Mais la rapidité des préparatifs de cette visite a sans doute empêché la réalisation d’une telle présence.

Ce qui importe à nos yeux, c’est que de hauts responsables religieux , dans une démarche d’unité effective, se sont à nouveau  levés pour défendre d’autres hommes  et  que le pape François  et ses collaborateurs aient pu faire sortir de la prison de Moria et des pièges de Lesbos des personnes condamnées au retour vers la Turquie. Ils font entendre à l’ Europe trop repliée sur elle même sa vocation à l’accueil et à la vie dans le refus de toutes les forces de mort.

3 –  Ce que JRS ELLADA  attend aujourd’hui :

  • Que la réussite du départ en toute légalité et en quelques heures de trois familles vers Rome dans l’avion de François, encourage l’accélération des procédures de relocalisation et de regroupement familial vers tout pays européen. La Grèce doit être rapidement allégée d’un poids trop lourd pour elle (55 000 réfugiés en 40 camps dispersés dans tout le pays) et a montré à cette occasion qu’elle pouvait rapidement instruire des dossiers personnalisés.
  • L’accord Turquie – Europe du 18 Mars devrait faire l’objet d’une révision précise en dialogue avec les acteurs de terrain et des Nations Unies.
  • Un grand point d’interrogation subsiste concernant les personnes reconduites dans des camps en Turquie. Aucune information, aucune possibilité d’un suivi même par l’ONU… Il faut s’assurer du respect de leurs droits fondamentaux, de leur accès à une protection juridique digne de ce nom.
  • Une mise en œuvre urgente d’une coordination et collaboration confiante entre les autorités grecques, l’ UNHCR, les ONGs. Que l’aide et les visites aux réfugiés en camps de détention (comme celui de Moria) ou de rétention soient facilitée, pour tous les besoins de base mais aussi pour l’accès à la protection des enfants, leur éducation. Que l’accompagnement psychologique et juridique de chacun puisse être mis en œuvre sans suspicion ni excès de bureaucratie.
  • Les mineurs non accompagnés devraient faire l’objet d’une attention plus quotidienne et d’un encadrement soigné.
  • Sensibilisés au fait du retrait total du HCR comme de nombreuses ONGs des lieux de détention comme le camp de Moria, JRS ELLADA, souhaite pouvoir continuer avec d’autres ONGs le geste de visite et d’attention à tous les réfugiés que les trois leaders religieux viennent de réaliser aux yeux du monde.

Au nom d’une Espérance qui ne doit pas être déçue parmi les plus démunis des réfugiés de toute nationalité,  le JRS  en demande urgemment l’autorisation aux  autorités compétentes nationales et internationales.

La délégation de  JRS ELLADA  présente à Lesbos 

  • P Petros Hong sj – directeur du Centre d’intégration d’enfants Pedro Arrupe – JRS ELLADA
  • Stella Semino – responsable Education.
  • Mike Nehoda – responsable accueil
  • Cécile Deleplanque – responsable Advocacy et liens institutionnels
  • P Maurice Joyeux sj – directeur JRS ELLADA

 

Vive le pape ! 

Sans doute, le savez-vous déjà, mais il faut le redire. Devant la foule rassemblée place Saint-Pierre, le pape a raconté hier sa visite de la veille dans un camp de réfugiés sur l’île grecque de Lesbos.

 

Visite du pape François à Lesbos, 16 avril 2016. © REUTERS/Andrea Bonetti/Greek PM Press Office/Handout via Reuters – 2016 

« J’ai vu tant de douleur, a-t-il dit avec émotion, évoquant tous ces enfants qui avaient vu leurs parents mourir en mer et un homme, surtout, qui l’avait particulièrement marqué. « Il est musulman et sa femme était chrétienne, a-t-il raconté. Ils s’aimaient et se respectaient mais elle a été égorgée par des terroristes parce qu’elle n’a pas voulu renier le Christ. C’est une martyre et cet homme, a dit François, pleurait tant… ».

Alors entendons ce que disent ces quelques phrases que le pape n’a pas prononcées par hasard. A travers l’histoire de cet homme, François disait que des musulmans et des chrétiens peuvent s’aimer et se respecter, que ces centaines de milliers de réfugiés sont des victimes de la terreur et que si cet homme pleurait sa femme et la pleurait tant, c’est qu’il est avant tout un homme, un être humain comme les autres. 

On pourrait s’arrêter là, mais d’autres phrases et d’autres instants. 

« Nous sommes tous des migrants », a dit ce fils d’Italiens immigrés en Argentine car ils y cherchaient une vie meilleure comme tant de gens la cherchent aujourd’hui en Europe. « C’est un voyage marqué par la tristesse », avait-il dit à la presse avant son arrivée à Lesbos. Nous allons à la rencontre de l’une des plus graves catastrophes humanitaires depuis la Seconde guerre mondiale. Nous allons voir des personnes qui souffrent parce qu’elles ont dû fuir et ne savent pas où aller. Nous allons aussi dans un cimetière, la mer ».

Ce sont les paroles d’un pape qui avait tenu à être accompagné là des dignitaires de l’Eglise orthodoxe grecque parce que tous les chrétiens se devaient de faire ce geste ensemble au nom du Christ et puis…

Et puis, il y avait ce mot de « liberté », scandé, brandi par les réfugiés, l’émotion qui les submergeait tous, une écrasante majorité de musulmans, devant ce chrétien qui a serré plus de trois cents de leurs mains et ces femmes, des chrétiennes, hagardes, qui se sont agenouillées devant François en suppliant : « Plus de camps ! ».

Visite accomplie, le pape a ramené trois familles au Vatican, 12 personnes tirées au sort, une goutte d’eau dans un océan de douleurs, bien sûr, mais là encore, un message à l’humanité, comme tant des gestes du Christ que ce pape a ressuscité samedi car c’est cela la résurrection du Christ, la permanence de son combat.  

Alors ce geste, que dit-il ? De nous aimer les uns les autres, évidemment mais pas seulement. En ramenant avec lui douze réfugiés dans un Etat dont les frontières sont celles d’un quartier de Rome, le pape nous a fait honte à nous ces plus de 500 millions de citoyens de l’Union européenne qui avons fermé nos portes à ces malheureux au lieu de fonder la paix sur la générosité, cette pierre dont on bâtit les ponts. Alors, ce matin, trois mots : « Vive le pape ! ».

 

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