Frédéric Blondy, la création musicale comme ascèse

IMG_1139Pianiste dans la création sonore, il réside au presbytère de Saint-Merry sans être « vraiment croyant ». Rencontre avec un homme passionné à l’allure tranquille, travailleur acharné, qui défend un art où créativité rime encore trop souvent avec précarité.

Nul besoin d’être catholique pratiquant pour être proche de l’église. Frédéric Blondy, comme trois autres personnes, habite on ne peut plus proche d’un lieu de culte,  dans le presbytère même de l’église Saint-Merry.

Un hasard ? Pas vraiment. Le fruit d’une rencontre, plutôt. Un jour où il frappe à la porte de l’église pour participer à une répétition, le pianiste tombe nez à nez avec Marguerite qui réside déjà au presbytère et gère alors l’Accueil Musical de la communauté. Un amour naît et grandit. Un an plus tard, ils prennent la décision de vivre ensemble. Leurs fenêtres donnent aujourd’hui sur les gargouilles de la façade sud de Saint-Merry. Et le fait de vivre dans ce lieu chargé d’histoire et de spiritualité ne laisse pas indifférent Frédéric, même si ce baptisé se définit comme « non pratiquant et pas vraiment croyant non plus ».

Les Rendez-vous contemporains

Ce Bordelais d’origine dont seuls les « o » légèrement ouverts trahissent les originales méridionales arbore une barbe de trois jours. Veste bleu-grise assortie à ses yeux, sourcils broussailleux, il dévoile d’un air paisible ses multiples projets artistiques. Sa passion ? La création sonore et, plus largement, les différents genres de création contemporaine, notamment en musique et dans le cinéma.

Il est aujourd’hui responsable à Saint-Merry des « Rendez-vous contemporains », cycle de concerts et de projections de films expérimentaux. Marguerite, qui en est à l’origine, avait commencé à inviter il y a quelques années des ensembles de musique contemporaine, en lien avec l’IRCAM, l’Institut de Recherche et de Coordination Acoustique/Musique. « Notre volonté, avec les Rendez-vous contemporains, c’était de faire preuve de solidarité par rapport à des pratiques marginalisées sur le plan économique, qui se trouvent dans des situations de survie très difficiles, explique Frédéric. Dans le domaine de la musique contemporaine et improvisée, il existe très peu de lieux de diffusion à Paris intra-muros, à la différence de certaines capitales européennes comme Berlin par exemple. Cela se passe surtout dans quelques salles de banlieue, dans des squats…On en entend un peu, aussi, à Radio France et à la Philharmonie. Mais les conditions de vie restent extrêmement précaires car c’est considéré comme de la musique élitiste, peu rentable. De fait, ce n’est pas de la musique populaire et ça ne se vend pas bien. Il n’y a aucun magazine spécialisé dédié par exemple. Il faut faire l’effort de se rendre à des festivals, et c’est vrai qu’entrer en contact avec ces pratiques musicales n’est pas simple. »

L’art des anars

Sans vouloir « catégoriser trop rapidement les musiques comme le font les institutions aujourd’hui », Frédéric est forcé de constater – et de déplorer – qu’encore trop souvent, la musique classique est mieux financée que le jazz ou, pire encore, que la musique improvisée ou expérimentale. C’est une des raisons pour lesquelles il a accepté de siéger dans des commissions à la DRAC, la Direction régionale des affaires culturelles, qui décident de l’octroi de financements de projets musicaux. « Un engagement éminemment politique et social » pour ce musicien qui se définit volontiers comme « anarchiste ». Une étiquette assez répandue dans le milieu, à l’en croire. « Dans ces pratiques musicales improvisées, il y a beaucoup d’anars car on est sur des petits effectifs où la coresponsabilité fonctionne très bien. Que l’ensemble fonctionne ou que quelque chose cloche, c’est la responsabilité de tout le monde. On ne peut pas rendre une seule personne responsable. Il n’y pas de hiérarchie, de musicien plus important que les autres. »

D’où lui vient ce goût pour la musique d’avant-garde ? A la maison, papa est artisan-carreleur et maman infirmière. « Pratiquement aucune culture musicale dans l’enfance ». Mais rapidement, des émotions le saisissent, des rythmes le démangent. « Enfant, le côté mélodique de Jean-Michel Jarre me séduisait. Puis, le son des synthétiseurs analogiques m’a intéressé. Ensuite, je me suis mis à écouter du jazz, la dimension de lutte sociale, le lien avec l’esclavage captaient mon attention. Dans le jazz ou la musique africaine, j’aime cette notion d’immanence, voir les choses telles qu’elles sont, travailler la musique pour elle-même, la danse pour elle-même… » Loin de l’aspect « rigide, bourgeois voire aristocratique que symbolisait pour moi la musique classique. » Sa curiosité débordante l’amènera à explorer plus tard ce continent.

Une musique qui passe par le corps

Pas question de laisser dire que la création musicale contemporaine ne serait qu’une affaire cérébrale. Tout comme le jazz. « Cette musique m’a toujours parlé par le corps. Quand on écoute la musique de Coltrane, ce qui frappe d’abord, c’est l’épaisseur dans le son de l’instrument. Ca chante. Après, si on entre dans le détail, c’est vrai qu’il y a du cérébral, de la pensée. Les harmonies sont élaborées, riches, structurées. Mais ce qui en est à l’origine, c’est le chant, le corps, l’incantation. »

Frédéric se souvient de discussions avec des membres de l’équipe pastorale de Saint-Merry, dont il a fait partie pendant deux ans et demie. Quand il leur parle de musique et de création, ils lui répondent que cela fait écho à leur propre recherche spirituelle. « Ils m’ont dit qu’il y avait quelque chose de l’ordre de la vocation et de l’ascèse. Et c’est vrai. Il y a toujours deux aspects dans la création : il faut explorer, découvrir, inventer : c’est l’imaginaire. Mais il faut aussi parvenir à rendre cette création visible, intelligible, sonore et c’est là que le travail intervient. En musique en particulier, il y a une dimension physique, corporelle. Nous devons nous maintenir tous les jours à un certain niveau de performance physique, un peu comme le ferait un sportif. Il y a dans le travail d’un instrument, du son, un besoin d’équilibre mental, pas très éloigné, à mon avis, de la méditation. »

L’équipe pastorale, une belle aventure

Il évoque avec tendresse d’autres échanges avec des membres de Saint-Merry. « Cette communauté m’a beaucoup réconcilié avec les chrétiens. C’était l’une des premières fois où j’entendais des catholiques en cohérence entre un discours d’amour et de partage d’un côté et leur manière d’agir de l’autre. Je partage d’ailleurs tout à fait ces valeurs humaines. En faisant mes premiers pas dans l’équipe pastorale, j’ai rencontré des gens formidables, passionnants, souvent brillants, paisibles et profonds. Je me suis tout de suite dit que ça allait être une super aventure. Et ça l’a été. Mais aujourd’hui encore, l’attachement à l’Eglise-institution me pose problème. J’aime l’idée que l’homme peut être responsable en étant libre. Pour moi, il n’y a pas besoin de s’inscrire dans une institution pour être un homme droit, avec une morale juste, un rapport sincère à l’autre. »

Bénévole – les trois-quarts du temps – ou professionnel, son travail ne lui laisse que peu de répit. Il se produit un peu partout en Europe, mais aussi aux Etats-Unis, au Canada ou au Japon. En cumulé, il est à l’étranger de six à huit semaines par an… et souvent dans les avions. « J’ai un terrible bilan carbone ! » se désole-t-il. Il essaie malgré tout d’être le plus présent possible pour Marguerite ainsi que Madeleine, leur petite fille d’un an à peine. « C’est comme pour la musique : c’est une question d’équilibre. »

Romain Mazenod

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