Dans l’excellent billet de Blandine Ayoub sur son blog (Clin Dieu) du 8 janvier dernier, elle nous donne à réfléchir sérieusement comme elle le fit après qu’elle eut demandé au président-célébrant pour quelle raison, lors de la bénédiction finale, il n’employait pas le « nous bénisse » en lieu et place du « vous ». Qu’il me soit permis de ne retenir que deux points de son riche développement qui illustrent jusqu’à la caricature « l’avenir du passé ». En appui, deux textes en miroir, chronologiquement assez proches, feront mieux qu’un long développement.

D’abord la réponse du clerc. Elle est sans équivoque, du moins de son point de vue. S’il se refuse à remplacer le « vous » par le « nous », c’est parce que, dit-il, « le prêtre est l’intermédiaire entre Dieu et les hommes ». Pas moins. Cet argument, théologiquement inconséquent et nimbé d’autorité, nous renvoie directement à la vision autocentrée du prêtre. Vision largement réaffirmée par le concile de Trente et reprise à l’envi par la suite. Source de tous les cléricalismes et, comme on le sait désormais, de tous les abus. On peut ainsi lire dans le Catéchisme écrit pour les clercs au lendemain dudit concile (1566) :

Ceux qui sont engagés dans les ordres exercent certaines fonctions et certains ministères particuliers. Ainsi ils offrent les saints mystères pour eux-mêmes et pour tout le peuple ; ils enseignent la loi de Dieu, ils exhortent et forment les fidèles à l’observer avec joie et empressement ; ils administrent les sacrements de Notre Seigneur Jésus-Christ qui nous donnent la Grâce ; enfin pour tout dire d’un mot : ils vivent séparés de tout le reste du peuple pour remplir le plus grand et le plus excellent des ministères.
[…] C’est pour exercer ce pouvoir que des ministres particuliers ont été institués et consacrés. Cette consécration a reçu le nom de sacrement de l’ordre et de sainte ordination. Et si les saints Pères ont cru devoir employer cette expression c’est qu’ils voulaient faire mieux apprécier la dignité et l’excellence des ministères de Dieu.

Tout est dit. Le prêtre, devenu le seul intermédiaire, y trouve pleinement son compte… à la fin du XVIe siècle. Mais qui peut véritablement entendre et adhérer à cette rhétorique aujourd’hui, apparemment toujours référente au sein d’une partie du clergé ?

Lucas Cranach, Martin Luther, 1528

Le second point retenu se trouve à la fin du texte de Blandine Ayoub lorsqu’elle suggère qu’il « est peut-être temps de regarder avec intérêt leur compréhension (celle des protestants) des sacrements et le statut des pasteurs ? » Luther, largement réhabilité par le pape François, a écrit un remarquable petit texte en 1520 (La captivité babylonienne de l’Église) où, en théologien et en exégète, il passe en revue les sept sacrements du catholicisme. Concernant celui de l’ordre, on peut lire entre autres :

L’Église du Christ ignore ce sacrement. Il a été inventé par l’église du pape. En effet, non seulement, il ne bénéficie nulle part d’aucune promesse exprimée mais dans tout le Nouveau Testament, il n’y a pas un mot qui en fasse mention. Or il est ridicule de faire passer pour un sacrement de Dieu ce dont on ne pourra nulle part montrer l’institution que Dieu a faite.
[…]
Pourtant les clercs recourent à cet argument suprême, à savoir que le Christ a dit lors de la Cène : « Faites ceci en mémoire de moi ». Voici, disent-ils, c’est là que le Christ nous a ordonnés prêtres. Et, de là, entre autres choses, ils ont déduit qu’également que les deux espèces ne doivent être données qu’aux prêtres. Or, le Christ ici ne donne aucune promesse. Il ordonne seulement que l’on accomplisse cet acte en souvenir de Lui. Pourquoi ne voient-ils pas aussi l’ordination sacerdotale là où le Christ imposa la charge de prédication en disant : « Allez dans le monde entier et prêchez l’Évangile ».
C’est là qu’a pris le départ de cette tyrannie détestable des clercs à l’égard des laïcs qui fait que, confiants dans l’onction matérielle qui consacre leurs mains, ils ne se bornent pas à se préférer aux autres chrétiens, ils les considèrent presque comme indignes d’être comptés avec eux dans l’Église. De là, leur audace à commander, à exiger, à menacer, à faire pression à propos de n’importe quoi. Au total, le sacrement de l’ordre s’est avéré et demeure la plus belle machine propre à mettre en place toutes les monstruosités qui ont eu lieu jusqu’à présent dans l’Église et qui ont encore lieu.

Tout est dit là aussi.

Certes, ces textes doivent être contextualisés, certes encore, mais sans revenir sur le refus du sacrement de l’ordre, les pastorats protestants se sont aussi cléricalisés. Pourtant que de résonances contemporaines dans ces deux extraits ! Que d’images difficiles auxquelles nous sommes confrontés ! Et faut-il qu’aujourd’hui, des prêtres soient trop – ou trop peu – sûrs de la validité de leur statut pour justifier ainsi ce qui s’apparente à une séparation assumée et, dans le cas qui nous (pré)occupe, à une exclusion revendiquée en surplomb de la communauté des baptisés.

Alain Cabantous

P.-S. Martin Luther, La captivité babylonienne de l’Église, Genève, Labor et Fides, 2015.

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Alain Cabantous

Spécialiste de l’histoire sociale de la culture en Europe occidentale (XVIIe –XIXe siècles). Derniers ouvrages parus : « De Charybde en Scylla : les risques de la mer (XVIe – XXIe s.) » avec Gilbert Buti (Belin, 2018) ; « Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (XVIe – XXIe s.) » avec François Walter (Payot, 2020)

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