Voyage au Soudan - mars 2010 - Guy Aurenche, Président du CCFD

Guy Aurenche, quarante ans au service des plus fragiles

 

Voyage au Soudan - mars 2010 - Guy Aurenche, Président du CCFD
Voyage au Soudan – mars 2010 – Guy Aurenche, Président du CCFD

Guy Aurenche, fidèle de la communauté de Saint-Merry, revient sur quatre décennies d’engagement au nom de l’Evangile.

Avocat, militant des droits de l’homme, ancien président de l’ACAT –l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture – et président du CCFD-Terre Solidaire jusqu’à septembre, Guy Aurenche, fidèle de la communauté de Saint-Merry, revient sur quatre décennies d’engagement au nom de l’Evangile et de sa foi en l’homme dans son dernier livre, « Justice sur la terre comme au ciel ».

Pourquoi publier ce livre au moment où vous vous apprêtez à quitter la présidence du CCFD ?

Je vais avoir 70 ans et j’ai derrière moi quarante ans de présence dans différentes actions de transformation sociale : au cœur du service d’Eglise Justice et Paix, avec le groupe des juristes catholiques, à la présidence de l’ACAT ou du CCFD… Je voulais faire le lien entre ces engagements qui me passionnent et cette proposition de vie que formule l’Evangile.

Je dois dire aussi que je suis souvent agacé quand on me demande quelles sont les raisons chrétiennes de mes engagements car, à mon sens, les raisons humaines et chrétiennes sont intimement liées et ne peuvent être séparées. Vivre la Bonne Nouvelle qu’annonce Jésus passe nécessairement, pour moi, par des transformations sociales. A travers cette relecture de mon itinéraire, je souhaitais montrer le lien joyeux, serein, entre d’une part, le fait de relever les défis de la misère, de la ségrégation, de la discrimination, de la violence et d’autre part le désir de vivre et proposer l’Evangile.

« Justice sur la terre comme au ciel » : que signifie ce titre pour vous ?

Je souhaitais m’inscrire en faux par rapport au retour de certains discours sur le thème « Ne t’inquiète pas, tu gagnes ton ciel pour plus tard… » Cette dichotomie entre le bonheur et la joie célestes et le bonheur et la joie ici et maintenant que Jésus nous promet ne me convient pas du tout. L’originalité absolue du christianisme, c’est qu’il n’y a pas de coupure entre les deux. Les réalités spirituelles n’ont de sens qu’à travers ce qu’on vit sur la terre et inversement, les réalités terrestres ne prennent toute leur dimension qu’en relation avec l’Eternel.

Dans votre livre, vous évoquez de véritables « rendez-vous d’humanité » dont vous avez été témoin ou acteur. Quels sont vos souvenirs les plus marquants ?  

Ils sont si nombreux ! Je garde en mémoire un voyage en Transnistrie, une petite enclave communiste coincée entre la Moldavie et l’Ukraine, dans les années 1990. J’étais allé rendre visite à un opposant politique arrêté, condamné à mort. L’ACAT de Roumanie m’avait demandé d’aller le voir dans son bunker, signe de l’abandon et de sa totale solitude. En trois ans, il avait reçu une seule visite, celle de la Croix Rouge. Après les vingt minutes réglementaires d’entretien, ce prisonnier m’a pris les mains et m’a lancé : « Je suis vivant, je ne suis pas seul ».

Autre souvenir : alors que j’étais président du CCFD depuis peu, j’ai rencontré une association partenaire dans le nord du Kivu, région située dans l’est de la République démocratique du Congo. Il s’agissait d’une association de femmes, Uwaki – ce qui signifie « espérance » en dialecte local. Ces femmes étaient des paysannes analphabètes qui faisaient partie des plus pauvres, des plus fragiles. Leur première action, avec l’argent du CCFD, n’a pas été de permettre la scolarité de leurs enfants, ce qu’elles auraient pu faire, mais de l’utiliser afin d’ouvrir un centre d’écoute pour leurs sœurs violées. Je dis cela avec beaucoup d’émotion : la vocation de ces pauvres femmes était de se mettre au service d’encore plus pauvres qu’elles-mêmes. Je suis toujours bouleversé quand des pauvres redisent que c’est au service des plus pauvres qu’eux-mêmes qu’il nous faut mettre nos capacités intellectuelles, financières, politiques…

Quel est votre regard sur l’Eglise aujourd’hui ?

Je me réjouis de la voir bien vivante à travers de nombreux mouvements et communautés. Mais je regrette de constater la difficulté des évêques – j’en ai rencontré une centaine dans mon service à la présidence du CCFD – à travailler de façon collégiale, ensemble, et à dégager des paroles fortes. Il nous faudrait aussi vivre l’engagement des laïcs non comme une espèce de palliatif au manque de prêtres mais comme une chance pour l’Eglise.

Je voudrais aussi que l’on verse moins dans le cléricalisme. Il nous faut dépasser la peur qui nous saisit parfois face à la baisse des effectifs, notamment des prêtres, face aux finances souvent défaillantes…

Le pape François nous bouscule. Il m’a personnellement bousculé quand je l’ai rencontré en janvier 2014 et que nous avons partagé l’Eucharistie avec lui à la résidence Sainte-Marthe. La joie de l’Evangile n’est pas qu’un slogan : elle l’habite véritablement.

Nous ne sommes jamais totalement prêts à nous laisser transformer. Surtout quand le pape nous rappelle que notre boussole doit être l’Evangile : c’est un programme pour le moins exigeant. Je me réjouis en tout cas du cadeau qui nous est fait dans la personne de ce pape et de beaucoup de ceux qui l’entourent.

 

Propos recueillis par Romain Mazenod

 

Justice sur la terre comme au ciel, de Guy Aurenche, Entretiens avec Chantal Joly, éd. Salvator, 139 p., 17 €.

 

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