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Hommage à Henri Teissier, grande figure du dialogue interreligieux

Le dialogue islamo-chrétien a perdu une grande figure en la personne d’Henri Teissier, archevêque émérite d’Alger, décédé à Lyon le 1er décembre à l’âge de 91 ans, le jour de la fête du bienheureux Charles de Foucauld, autre artisan de ce dialogue. Après un rappel de son parcours et le récit d’une belle rencontre en Algérie, le Réseau Spiritualités-Fraternité du Centre Pastoral a sélectionné pour vous quelques hommages significatifs rendus à Henri Teissier sur les deux rives de la Méditerranée.

Né à Lyon d’une famille qui avait de solides racines en Algérie, il arrive dans ce pays en 1958 comme prêtre pour le diocèse d’Alger. Il est nommé évêque d’Oran en 1970 puis coadjuteur de Mgr Duval à Alger en 1980, auquel il succède en 1988 jusqu’à sa retraite en 2008. Il quitte définitivement l’Algérie en 2018.

Très attaché à ce pays, il manifestera avec énergie et constance sa volonté de servir le peuple algérien et son Église : il prend la nationalité algérienne en 1965, au lendemain de l’indépendance, et fait le choix de rester dans ce pays pendant les années de violence islamiste. Par une présence chaleureuse et une totale disponibilité, il apporte un soutien à une communauté chrétienne ébranlée par l’assassinat en 1996 de dix-neuf religieux dont Pierre Claverie, évêque d’Oran, et sept moines de Tibhirine. Soucieux d’honorer leur mémoire, il est à l’origine de leur béatification à Oran le 8 décembre 2018, dans leur terre de mission.

Ainsi, Henri Teissier a consacré toute sa vie à l’Algérie dont il avait étudié la langue et la culture. Pendant plus de soixante ans, il a partagé la communauté de destin de ce pays, traversant les années de lutte pour l’indépendance, puis la période instable qui suivit. Homme de foi et d’écoute, cette longue expérience a donné la force nécessaire au combat qu’il a mené sa vie durant au profit de la paix et de la fraternité à travers le dialogue avec l’islam.

Le Réseau Spiritualités-Fraternité (RSF) du Centre Pastoral Saint-Merry – espace où des personnes de convictions diverses se rencontrent et agissent ensemble pour le respect de la dignité de toute personne, pour un monde plus sobre, plus juste et plus fraternel – se devait d’honorer la mémoire d’Henri Teissier et de rappeler son œuvre salutaire en faveur du dialogue interreligieux et de la concorde entre des peuples que l’histoire avait opposés. 

Bruno de Benoist

En 2012, des hommes et des femmes de Saint-Merry, de David & Jonathan et des Réseaux du Parvis se sont rendus en Algérie pour le 50e anniversaire de l’indépendance. À Annaba, Constantine, Sétif, Alger, nous avons été chaleureusement accueillis, tant par les musulmans que par la petite communauté chrétienne qui témoigne de l’Evangile par des gestes de fraternité avec les Algériens. L’année suivante, un petit groupe est retourné en Algérie pour un séjour au centre d’études diocésaines d’Alger. Nous y avons rencontré Henri Teissier, qui quittait de temps en temps sa retraite de Tlemcen pour venir à la capitale. Entre ses discussions avec des prêtres venus du monde entier, les visites de ses amis musulmans… et ses activités en cuisine, il prit le temps de nous promener dans sa voiture, en toute simplicité, pour aider certains d’entre nous à retrouver des maisons familiales du temps de la colonisation – avec le concours souriant d’Algérois musulmans : c’est cela aussi, la fraternité interculturelle ! 

Laurent Baudoin

Des messages des deux rives de la Méditerranée

« En immersion totale avec le peuple algérien »
Mohamed-Antar Daoud, ambassadeur d’Algérie en France

Dans son hommage, Mohamed-Antar Daoud parle d’Henri Teissier comme d’« un compatriote et frère aîné, pasteur d’un christianisme généreux, humaniste, rassembleur et respectueux de tous les enfants de Dieu, inlassable berger de la foi catholique, épris d’humanité, pour qui les hommes, quels qu’ils soient et d’où qu’ils proviennent, étaient d’égale valeur. »

Il rappelle qu’Henri Teissier « dont les trois passions étaient Dieu, I’Eglise et l’Algérie, fit du rapprochement des grandes religions monothéistes que sont le christianisme et l’islam le combat de toute une vie ». Et de citer ses mots : « La relation islamo-chrétienne a formé la texture de ma vie de foi et de mon témoignage chrétien pendant toutes ces années. Je remercie Dieu qui m’a donné cette vocation et cette mission. »

« Adepte de saint Augustin – le ”Numide universel” – et de sa pensée, il fut aussi un précurseur du vivre-ensemble qu’il traduisit personnellement dans les faits en optant pour une immersion totale avec le peuple algérien aux toutes premières années de l’indépendance. »
« Ce choix d’une communauté de destin et ce fort sentiment d’appartenance prit un sens tout particulier lorsque, durant les années sombres du terrorisme, Mgr Teissier fit le choix courageux de demeurer dans son pays et de vivre le pire, en toute solidarité avec les siens. »

L’ambassadeur relève cette conviction d’Henri Teissier : « L’un des motifs déterminants de notre présence en Algérie, c’est la possibilité de vivre une relation humaine et spirituelle avec des partenaires musulmans. À travers nos rencontres, c’est I’Eglise et le monde musulman qui communiquent et, parfois même, qui communient au nom de Dieu ».

« Un ardent artisan du dialogue islamo-chrétien »
Résumé de l’intervention de Mustapha Chérif, cofondateur et premier coprésident musulman du Groupe d’Amitié Islamo-Chrétienne (GAIC)

Pour Mustapha Chérif, Mgr Henri Teissier « représentait la figure de ces prêtres catholiques profondément humains, qui ”ne s’enflent pas d’orgueil” selon l’expression coranique».
« Passeur entre les deux rives, il a agi pour la promotion du dialogue interreligieux tant au niveau national qu’international. » Mustapha Chérif l’a connu à Cordoue en 1974, lors d’un colloque mondial islamo-chrétien. En 1988, il participe avec lui à la Rencontre internationale d’Assises pour la Paix organisée par le pape Jean-Paul ; il rappelle que lors du Concile Vatican II en 1965, ce sont les évêques catholiques du monde arabe qui ont pesé pour que soit adopté un discours de respect à l’égard des musulmans. « Dans ce sillage, Henri Teissier était pleinement conscient que le destin des chrétiens d’Algérie était lié à leurs compatriotes musulmans ».

« Son engagement pour le dialogue islamo-chrétien était exemplaire. Il était touché par les ”nombreuses semences de vérités” contenues dans l’islam, selon l’expression de Vatican II : le Coran qui s’annonce comme confirmation des révélations antérieures et non comme annulation – la place éminente de Marie et de Jésus dans le Coran – le comportement tolérant et fraternel du Prophète vis-à-vis des chrétiens. »

« Henri Teissier a approfondi sa foi de chrétien au contact des musulmans. Tout comme, en tant que musulmans, nous approfondissons la nôtre au contact de nos amis chrétiens comme Henri. Nous nous estimions mutuellement, comme frères conscients, me disait-il, que nos convergences sont essentielles et que le Mystère de la différence nous échappe. Notre vocation, sans syncrétisme ni relativisme, étant de nous entre-connaître et de partager, par le bel-agir au service du peuple et de l’humanité. »

« Sa joie et son émotion étaient immenses lors de la béatification des moines et prêtres d’Algérie morts en martyrs, cérémonie solennelle tenue pour la première fois en terre d’islam, à l’église Santa Cruz d’Oran. Il n’avait de cesse d’encourager les chrétiens d’Algérie à vivre leur foi en étant ouverts au dialogue interreligieux et à persévérer dans l’amitié avec la communauté musulmane. »

« Henri Teissier était un de ces grands hommes de foi qui respectent l’autre, qui se sont mis à l´école du dialogue, des peuples et de leur pensée, ne cherchant pas à les détourner de leur foi originelle. C’est ce souffle qui doit être perpétué et transmis aux nouvelles générations. Adieu l’ami, le frère ! »

Ici l’intervention de Mustapha Chérif in extenso
Pr Mustapha Cherif, philosophe, islamologue, cofondateur et premier coprésident du Groupe d’Amitié Islamo-Chrétienne, lauréat du prix UNESCO du dialogue des cultures, auteur notamment de « Rencontre avec le pape » (éd. Albouraq, Paris, 2012) et « L’émir Abdelkader, apôtre de la fraternité » (éd. Odile Jacob, Paris, 2016).

« 60 ans au service de l’Eglise en Algérie et du dialogue islamo-chrétien »
par Francis Raugel, ex-coprésident chrétien du Groupe d’Amitié Islamo-Chrétienne (GAIC)

Le P. Henri Teissier vient de rejoindre Charles de Foucauld après 60 ans passés en Algérie au service, d’une part, de l’Eglise qui est en Algérie et, d’autre part, de l’approfondissement de la rencontre et du dialogue entre les croyants chrétiens et musulmans.

Il a d’abord eu un souci profond de la continuation de la présence chrétienne en Algérie initiée depuis saint Augustin, se situant ainsi dans les pas du cardinal Duval.
Il considérait que la présence d’une communauté de croyants catholiques dans un pays en quasi-totalité musulman était d’une importance essentielle tant pour l’Eglise universelle que pour le monde musulman. Elle montrait que ces deux mondes, que l’histoire a beaucoup opposés, pouvaient vivre ensemble en se respectant et s’écoutant.

Il a eu aussi une très forte volonté que la présence de l’Eglise soit une présence de service et d’amitié : le nombre de réalisations dans ce domaine est considérable.
Lors de la ”décennie noire”, les catholiques ont fait preuve d’une grande solidarité avec les Algériens jusqu’à en mourir pour dix-neuf d’entre eux. Il faut avoir entendu Mgr Teissier décrire comment il se rendait très régulièrement chez toutes et tous pour comprendre qu’il les a totalement portés dans cette dure épreuve.

Son deuxième souci – aussi profond que le premier – a été de développer, enrichir, approfondir la rencontre, l’échange, le dialogue, le partage entre les croyants algériens, chrétiens et musulmans.

Le « vingtième bienheureux »
Extrait de l’homélie de Mgr Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran, à la messe de funérailles de Mgr Teissier (basilique Notre-Dame d’Afrique, Alger, 8 décembre 2020)

Quand nous avons appris que la messe de funérailles dans sa terre d’adoption serait le 8 décembre [jour de la béatification des 19 martyrs d’Algérie à Oran en 2018 – NDLR], le message était trop évident pour ne pas associer définitivement Henri aux 19 bienheureux. Il est bon qu’il repose dans cette basilique, notre maison commune, chrétiens des quatre diocèses et musulmans : ”Notre Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans”. [formule gravée dans le chœur de la basilique – NDLR].
Comme Marie au pied de la croix, le cœur d’Henri a été transpercé dix-neuf fois par un glaive. Mais comme Marie au cénacle, cette épreuve n’a pas eu raison de son espérance contre toute espérance. Le pasteur, meurtri jusqu’à l’âme, est resté debout, pour la communauté dont il se savait responsable. Et s’il est une chose que nous devons à Henri, c’est bien d’avoir fortement contribué à donner chair à notre Église en Algérie. »

Mgr Vesco cite le témoignage du premier coopérant demandé par Henri Teissier après la décennie noire : « Il m’a appris l’altérité, le dialogue, la persévérance, l’espérance, le courage, l’humilité, la résilience, l’amitié, la foi. »
« Avec le départ d’Henri, conclut J.-P. Vasco, c’est toute une génération de grands témoins qui doucement s’efface et c’est vertigineux. Je ne sais pas ce que sera notre Église sans eux, mais je sais qu’il y aura une Église pour l’Algérie. »

Ici l’intervention de Mgr Vesco in extenso

CatégoriesSolidarité

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