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Hugo Verlinde. « Quarante jours » et une « Nuit Blanche »

Rendre l’infini intime

Hugo Verlinde réalise des installations où la projection d’images en temps réel est associée aux formes et aux matériaux de la sculpture. Il raconte la vie des objets célestes considérés comme des entités, il en fait des œuvres. C’est  un expérimentateur  qui élabore au préalable des centaines de modèles informatiques, chacun d’eux donnant naissance à des mondes visuels vierges qu’il explore.

Ses univers mathématiques lui ouvrent ainsi la voie vers une poétique de l’espace dont il prend le public à témoin. Ses objets célestes prennent vie et se comportent comme des entités sensibles et autonomes. Il veut associer les visiteurs à ses aurores boréales, à l’exploration des étoiles proches, des systèmes solaires en formation, de constellations lointaines ou encore du centre de notre galaxie.

« Depuis toujours mes images sont porteuses d’espace : un espace courbe et sensuel, géométrique et charnel, un espace frémissant de vie. Mon ambition est d’incarner notre nouveau rapport à l’espace avec les ressources spécifiques qu’apporte le numérique. Je veux relier le corps à l’espace et rendre l’infini intime. » (Site de l’artiste)

A Saint-Merry, en 2012, dans CROIX, il avait créé au-dessus du sol une sculpture minimaliste, quatre branches d’une croix où glissaient, flottaient des pixels blancs et bleu.

Lumière et sculpture sont très liées chez lui, car la lumière ne se révèle pas sans support où se heurter, se glisser (ce qui se passe dans l’espace sidéral). Progressivement, il a ajouté un environnement sonore dont le statut varie d’une œuvre à l’autre.

En 2020, il revient avec deux œuvres très inspirées, mais d’ampleur différente :

  • « Quarante jours dans le désert » dans la crypte (septembre-octobre 2020). Il s’est implanté dans ce lieu qui le fascinait, avec une grande sculptrice du verre et expérimentatrice, Florence Tassan Toffola, et projette ses nappes de lumière sur deux formes hautement spirituelles, la silhouette d’un homme à genoux en prière et trois petites verrières aussi dépouillées que ses modèles cisterciens.
  • « Zen Garden » dans la grande nef à l’occasion de la Nuit Blanche 2020. Son support ne sera plus le verre, mais un immense écran semi-translucide flottant où ses images feront corps avec la musique d’une grande compositrice, Jacotte Cholet, qui est aussi musicothérapeute.

Ainsi l’art numérique et l’univers mathématique de Hugo Verlinde se déploient dans  l’altérité artistique : la sculpture et le son.

« Quarante jours dans le désert » et le parhélie

Située dans une crypte, un espace du religieux, dont les petites dimensions, l’obscurité et la sonorité en renforcent les effets émotifs, l’œuvre parle de la méditation, invite à la méditation elle-même mais pas dans un lieu vide (comme le claustra à Saint-Merry), pas devant un objet religieux fixe doté de ses codes de représentation (une icône par exemple).

Le titre de cette œuvre fait référence au moment où Jésus, avant son ministère terrestre, se retire seul dans le désert pour y prier et y est confronté avec le « malin » : “Aussitôt , l’Esprit poussa Jésus au désert. Durant 40 jours au désert il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient…” Marc 1, v 12-13 Écouter le commentaire de ce texte

Florence Tassan Toffola. Quarante jours. Dessins des objets de verre

La présence d’objets de verre, sur et dans lesquels se déploie le mouvement d’image animée, la transformation lente de la lumière et l’environnement d’une musique classique apaisante et en boucle permettent alors d’accéder à un moment qui est une parenthèse dans le temps quotidien.

« Quarante jours dans le désert » est une œuvre sur le temps intériorisé,un temps transformé par l’œuvre même dont le titre affirmatif pourrait bien être une question : que se passe-t-il en chacun quand il entre en méditation et de quelle nature sont les pensées qui arrivent par flux continu ou discontinu ?

Cet œuvre singulière aborde la question de la représentation de ce qui nous assaille dans la méditation. La musique utilise l’ouïe, la lumière numérique de Hugo Verlinde mobilise la vue. Chez l’artiste, le désert est le hors champ de la vision de ces lumières, la crypte sombre.

 Techniquement, l’œuvre matérielle support est la rencontre entre :

  • l’art verrier, avec deux objets en verre épais et transparent, un orant stylisé face à trois baies d’inspiration cistercienne,
  • l’art de la lumière, avec deux vidéoprojecteurs  éclairant spécifiquement ces deux objets par l’arrière, utilisant des ondulations lentes sur un fond musical classique, discret. La grande maîtrise technique de l’installation permet au visiteur de baigner dans la lumière en passant entre les deux objets de verre sans que son ombre apparaisse.

Plus que deux médias rassemblés pour l’occasion, « Quarante jours dans le désert » est surtout la première œuvre d’un nouveau duo d’artistes[2], chacun étant un chercheur dans son art, qui  s’est donné comme nom « Parhélie ». Ce terme aux allures mystérieuses est très approprié, car il désigne un double particulier, lié à un phénomène temporaire d’optique atmosphérique, appelé aussi « soleil double » (vidéo) : lorsque, dans les nuages, existent des petits cristaux de glace, la lumière du soleil s’y diffracte et forme un halo double, symétrique de l’image de l’astre.

Parhélie observé à New Ulm, Minnesota (États-Unis) en janvier 2005 Par Erik Axdahl Axda0002

Mais c’est toute l’installation qui se révèle parhélie, avec d’étranges doublons :

  • Deux ensembles verriers savamment et patiemment sculptés, découpés, polis, éclatés dans leur matière pour réfracter la lumière qui tombe sur eux ou la traverse. Les deux sont face-à-face et forment un entre-deux de l’installation où glisse le visiteur
  • Deux vidéo-projecteurs délivrant des faisceaux de lumières ondulantes qui interfèrent sur la voûte ou le verre, image d’un état méditatif, un état d’apaisement
  • Deux arts dont chacun utilise l’autre pour créer une nouvelle forme artistique unitaire
  • Deux mouvements : celui de la lumière, mais aussi celui du spectateur qui bouge, cherche à comprendre voire à toucher dans la pénombre, avant de s’asseoir pour contempler
  • Deux matières : le concret du verre, l’onde vibrante de la matière et au centre l’état du spectateur, corps et esprit.

Alors que l’époque contemporaine met en avant tant d’expériences de développement personnel, alors que roule la vague des exercices de « méditations de peine conscience », alors que le yoga  fait partie de la culture et du quotidien occidentaux, comme en témoigne le succès du livre d’Emmanuel Carrère, Yoga, il ne s’agit plus ici de mettre au centre sa respiration, de l’écouter, en faisant l’effort du fameux « lâcher-prise ». « Quarante jours dans le désert » propose un chemin de traverse par le visuel et l’auditif pour accéder au spirituel ou pour le questionner.

« Dans notre travail, tel que je le comprends, la dimension sensorielle se mêle à la dimension spirituelle. Le sensoriel est premier. Notre œil perçoit le jeu de lumière qui se joue dans le verre. Nous déplaçons  les volumes, nous en modifions l’architecture, nous nous mettons en mouvement pour nous approprier davantage encore cette expérience sensible. Partant des sens, l’information se propage vers la conscience et quelque chose d’impalpable se joue alors. Nous arrivons à une dimension plus mystérieuse de l’être. C’est cet impalpable que nous voulons partager avec le public. En cheminant dans cette lumière, il semble que nous devenions plus conscients de notre part irréductible d’inconscient. »  (présentation par l’artiste dans son flyer)

« Zen Garden »

Hugo Verlinde. Outerspace

Le titre de cette Nuit Blanche a une double origine : le thème choisi par la Ville de Paris pour la Nuit Blanche 2020, « Jardins urbains », et le titre d’une des séquences musicales.

Mais cette dénomination sied bien à l’atmosphère minimaliste de Saint-Merry lors de cette nuit : une église vidée de ses chaises et de ses objets habituels, un espace sonore de déambulation libre, avec un écran translucide ressemblant à des foulards vibrant à l’air.

Le format est une transposition d’ Altaïr, une mise en scène sur une grande place de Séoul par Hugo Verlinde en 2008 pour le centenaire de la naissance d’Olivier Messiaen.

Cette installation d’une nuit rassemble des recherches menées par l’artiste depuis une dizaine d’année, huit petites vidéos en boucle, magiques par leur lumière, conçues en lien avec les compositions multidimensionnelles, on pourrait dire improvisations, de Jacotte Chollet, une musicienne des profondeurs, musicothérapeute (bande de la vidéo à écouter).

Dans les faits, Zen Garden est la traduction visuelle du monde des modèles  mathématiques d’Hugo Verlinde. On se souviendra peut-être  de l’exposition étonnante « Mathématiques, un dépaysement soudain », à la Fondation Cartier en 2012 (Lire Voir et Dire ), où les mathématiques étaient présentées dans la beauté de leur formulation, dans l’efficacité de leur explication des phénomènes naturels, dans leur interprétation  fascinante par les artistes.

« Il s’agit d’une expérience vibratoire. Il y a à l’intérieur de nous des espaces infinis à découvrir pour être à la hauteur de qui nous sommes. Invitation à la légèreté et ouverture à la création » annonce l’artiste.

Jean Deuzèmes

L’exposition “Quarante jours dans le désert” se tient en septembre et octobre 2020. Tous les jours de 11h30 à 19h30, le samedi de 11h30 à 18h30

“Zen Garden” Nuit Blanche à Saint Merry, samedi 3 octobre de 19h30 à 23h30

Biographies

Hugo Verlinde

Diplômé de l’école Louis Lumière, Hugo Verlinde est cinéaste et artiste des nouveaux médias. Ses cosmogonies décrivent un monde sans contraintes ni frottements, où tout se fait par correspondances, harmonies et résonances. Générées par des modèles mathématiques, les compositions de Hugo Verlinde explorent les vertiges de l’ensoleillement et créent une poétique de l’espace, précise et onirique à la fois. Son travail est diffusé en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. La démarche exploratrice de l’artiste voit sa reconnaissance dans l’essor des manifestations consacrées au cinéma expérimental et à l’art numérique, parmi lesquelles la Cinémathèque française et le Centre Georges Pompidou à Paris, la Tate Modern à Londres ou l’Exposition universelle de Shanghaï.

« Artiste travaillant sur le potentiel plastique du matériau mathématique, Verlinde développe une écriture fondée sur « l’abstraction programmée » dont il fait remonter les prémisses aux peintres abstraits, aux théories de Germaine Dulac sur le cinéma pur et aux travaux du pionnier américain James Whithney. A la fois activiste de la cause « ciné artistique » et créateur protéiforme, Hugo Verlinde développe une série d’activités qui en font une figure importante du cinéma expérimental français. » Raphaël Bassan, « Un cinéaste à la croisée des pratiques », Revue Bref, n°56 [02/2003]

Site : http://www.lepixelblanc.co/hugo-verlinde

Jacotte Chollet

Après des études universitaires en Anglais et en Linguistique, Jacotte Chollet a coproduit et réalisé en compagnie d’André Voisin une cinquantaine de documents filmés pour la télévision française.

Ces films l’ont conduite à la découverte de différentes cultures du monde mais aussi à faire les portraits de scientifiques et chercheurs de pointe qu’elle a contribué à faire connaître.

La mort subite de sa mère et les évènements synchroniques qui s’en suivent font basculer l’aiguille de sa boussole de l’extérieur vers l’intérieur et de l’image vers le son. Jacotte utilise des synthétiseurs de sons, nouveaux instruments de musique au début des années 80, pour explorer le monde des fréquences sonores.

Très rapidement, elle découvre leur immense pouvoir sur les états de conscience, la psyché et le corps.

Cette recherche l’a conduite à créer des œuvres « live », à développer dans des états d’hyper créativité une musique intuitive, hautement vibratoire qui éclaire notre intériorité et fait résonner nos dimensions conscientes, subconscientes, spirituelles, émotionnelles, énergétiques et physiques.

« A l’exception des grands gongs tibétains, votre musique est la seule à provoquer une aussi forte résonance intérieure. C’est au-delà de la musique dans les éthers et les sens subtils. » Ingo Swann.

« Une série de disques absolument fantastiques dont on ressent les effets jusque dans le corps, un joyau qui étincelle de mille feux. Cette musique extraordinaire donne la nouvelle tonalité pour le XXIe siècle. » Darv Krizton, Visionary Sound Arts Interface, USA.

Site : https://www.multidimensionalmusic.com/

Florence Tassan-Taffola

Diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts décoratifs (2000), elle suit une formation au Centre Européen de Rechercher et de Formation aux Arts Verriers, puis rejoint l’Atelier Stéphanie Le Breton, devenant Artisan verrier Au Gré du Verre.

Site https://florencetassantoffola.wordpress.com/


[2] « A la frontière du verre et de la lumière se trouve le lieu de notre création.
Dans ce chemin exploratoire, nous allons à la rencontre du visible et de l’invisible, du papable et de l’impalpable.

Nous invitons le spectateur à entrer en résonance avec l’œuvre, à l’immerger dans l’âme de la matière verre.
Le verre par sa nature, est présent et absent, appelle en son cœur la lumière :
Le verre est lumière.

La voie de l’émotion est créée, et lentement un ciel intérieur s’ouvre. »

Florence Tassan Toffola & Hugo Verlinde
@parhélie – Décembre 2019

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