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IL Y A TROIS CENTS ANS…

Le covid19 nous renvoie implacablement aux grandes pandémies de l’histoire, telles que la grande peste dite de Marseille (1720). Mais établir un parallèle entre les épidémies du passé et ce que nous vivons aujourd’hui est à la fois aisé et contestable. La chronique d’Alain Cabantous.

Trouver un sujet pour la réouverture de ce blog est, hélas, trop facile ce matin. Le covid19 nous renvoie implacablement aux grandes pandémies de l’histoire : de la grande peste de 1348-1350 à la grippe espagnole de 1918 en passant par le choléra de 1830-1832 et j’en passe. Devant toutes ces possibilités morbides, mon choix s’est porté sur la grande peste dite de Marseille de 1720, en fait plus large et plus longue, dont le souvenir sera commémoré cet été.

Fin mai 1720, le Grand Saint-Antoine, navire marchand marseillais de retour des Échelles du Levant se présente en rade phocéenne avec la peste à son bord. Plusieurs hommes sont déjà décédés et les marchandises, des ballots de laine, de soie d’une valeur de 300 000 l. t., destinées surtout à la foire de Beaucaire, infectées. Alors que Marseille, comme tous les grands ports méditerranéens, possède un système de défense contre les épidémies avec le système de la quarantaine pour les bâtiments dans les îles de la rade et celui des Infirmeries pour les hommes, la maladie va se répandre. D’abord insidieuse, elle tue en juin dans les rues très denses de la vieille cité aux confins de la paroisse Saint-Martin. Mais ce n’est qu’au milieu de juillet que les échevins reconnaissent une contagion contenue aux Infirmeries et seulement du bout des lèvres. « La santé de la ville est bonne. Nous espérons bien que le mal ne sera pas plus grand avec l’aide du Seigneur », écrivent-ils aux responsables de nombreuses villes maritimes afin d’éviter le redoutable aveu qui aurait porté un coup fatal au commerce.

Et pourtant, la peste progresse, inexorable, elle enfle même. Fin juillet, il meurt trente personnes par jour ; début août, cent ; milieu août, trois cents puis cinq cents et fin août plus de mille. Ceux des nobles et des bourgeois qui ont pu fuir vers leurs bastides l’ont fait, favorisant ainsi la diffusion de la maladie et ce, malgré l’arrêt du Parlement d’Aix (31 juillet) interdisant aux Marseillais de sortir. Ceux qui peuvent vraiment s’isoler, comme les moines de l’abbaye Saint-Victor, le font sans scrupules. Les autres, tous les autres meurent ou tentent de survivre dans une ville en proie au pillage, au manque de ravitaillement, à la multiplication des indigents, à l’amoncellement des cadavres. L’évêque Belsunce, exemplaire de conduite courageuse, écrit milieu août : « Les morts sont mis dans les rues, on y met même les malades et ils périssent sans secours. J’ai bien eu de la peine à faire enlever cent cinquante cadavres demi pourris, rongés par les chiens qui mettaient déjà l’infection chez moi ». 

Nicolas André Monsiau, Le Dévouement de Mgr. de Belsunce durant la peste de Marseille en 1720, Musée du Louvre, détail.

C’est seulement le 14 septembre alors que l’épidémie commence à reculer dans la ville que le Régent met en quarantaine toute la Provence et une partie du Languedoc. Derrière l’édification d’un mur, les soldats sont autorisés à tirer à vue sur ceux qui tentent de sortir. Mais le mal était déjà fait et dura jusqu’en 1722 faisant cinquante mille victimes à Marseille soit près de la moitié de la population et cent vingt mille morts sur les quatre cent mille Provençaux.

À qui la faute ? Aux Marseillais tonne un prédicateur en juillet 1720 coupables des péchés d’orgueil, d’avarice et de luxure et, par là, dûment punis par le Ciel. Plus prosaïquement à l’incurie qui règne aux Infirmeries, à la négligence insigne des officiers de santé qui, dès le début juin, ont laissé partir des marins déjà atteints et, soudoyés et complices du négoce, ont fermé les yeux sur la circulation des marchandises infectées. La faute encore à l’appât du gain des armateurs et des marchands, souvent détenteurs d’un pouvoir municipal qui voulait sauver leurs affaires encore prospères. Estelle, l’un des propriétaires de la cargaison incriminée, n’était-il pas alors le premier magistrat de la ville ?

On comprend aisément qu’établir un parallèle entre la peste de 1720 et ce que nous vivons aujourd’hui est à la fois aisé et contestable puisque les contextes sont apparemment très différents. Retenons cependant la lenteur, volontaire ou imposée par les défaillances de l’information, de la prise en compte de la gravité de la situation, l’impuissance thérapeutique, l’assainissement de l’atmosphère, la solution de l’isolement et des frontières closes, l’héroïsme constant des médecins et autres soignants, des militaires ou des particuliers et, en 1720 la charité des ecclésiastiques, nombreux à être restés sur place, comme l’abnégation des forçats, enfouisseurs de cadavres dans des fosses communes chaulées. Aujourd’hui, hormis quelques sites traditionalistes toujours aussi théologiquement paresseux, et contrairement à l’épidémie du S.I.D.A, aucune voix religieuse responsable ne s’élève pour faire du corona virus un instrument de la justice divine. Cristobal Lopez Romero, cardinal-archevêque de Rabat, vient même de déclarer que « penser ainsi serait un blasphème ». Demain quels bilans humains, quelles conséquences sur le système économique, quelles remises en cause de la mondialisation ? Pour mesurer, savoir et changer ce qui doit l’être, il faudra encore attendre, confinés ou non. 

Marseille et les ports provençaux mirent bien des années à s’en relever.

Alain Cabantous

2 Comments

  • Et si, au début de l’été 1918, nos hommes politiques avaient refusé que les troupes américaines ne débarquent en France au motif qu’elles nous apportaient la grippe « espagnole », qu’auraient dit nos généraux? Quelle incidence sur le cours de l’histoire en Europe ? Aurait-on évité les 50 millions de morts, principalement aux Indes (britanniques) et en Chine ?

  • La faute encore à l’appât du gain des armateurs et des marchands, souvent détenteurs d’un pouvoir municipal qui voulait sauver leurs affaires encore prospères.

    Nous devrions savoir dans les mois, années, à venir si quelque chose de ce genre a eu lieu en l’an 2020… L’appât du gain semble bien un allié de l’invisible coronavirus !

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