Inventer l’église et les paroisses de demain

Le pape François le reconnait : « l’appel à la révision et au renouveau des paroisses n’a pas encore donné de fruits suffisants […] J’exhorte chaque Église particulière à entrer dans un processus résolu de discernement, de purification et de réforme. La pastorale en terme missionnaire exige d’abandonner le confortable critère pastoral du “on a toujours fait ainsi”[1].

Pour Maurice Bellet, le problème de l’église c’est qu’elle a perdu l’initiative, notamment de la pensée. Dans le monde postmoderne, la vérité c’est la critique, pas la croyance. La critique impose le vrai, et c’est intenable pour la foi et pour l’église. Une voie de sortie de la post modernité pour l’église, c’est de « retrouver la puissance critique de l’évangile », de le voir comme  « l’instance critique la plus radicale de ce qu’est l’homme et de toute pensée concernant l’humain en l’homme »[2]. L’église s’est laissée insidieusement pénétrée par l’individualisme, le consumérisme et le rationalisme dominants, elle s’est laissé rétrécir à l’espace que la modernité lui laissait. Diaconia _026Pourtant il y a un immense besoin de justice, de relation, d’écoute, de tendresse. La nature de l’évangile est d’être l’évangile, ce qui s’annonce, ce qui n’a pas encore été entendu, une quête inconditionnelle de la vérité qui par nature nie tout enfermement.

Pour comprendre les défis qui attendent l’église, Arnaud Join-Lambert propose dans un article récent[3], le concept d’église liquide, en référence à la « société liquide » du sociologue Bauman. La société solide était celle basée sur la stabilité des institutions et sur la stabilité sociale, économique et géographique. Or la modernité compulsive est obsédée par le changement, elle n’offre qu’une existence temporaire aux formes qu’elle invente. La post modernité a de plus un effet pervers: l’insécurisation croissante de l’individu et son isolement, si bien que la notion même de communauté fait problème. Du coup la société est devenue liquide parce que les liens permanents et les relations sociales sont de plus en plus impalpables. Statut social, identité ou réussite ne sont définis qu’en termes de choix individuel et fluctuent rapidement.

Selon Join-Lambert, la paroisse solide a traditionnellement pour mission de proposer « tout, pour tous, en un lieu ». Or l’église solide dans un monde liquide n’arrive pas à relever le défi de la mission du « pour tous ». Le problème de la Diaconia _081paroisse solide n’est pas ceux qui la fréquentent, mais ceux qui n’y viennent pas. Quand elle innove par exemple avec des groupes de prières, des groupes bibliques ou des « dimanche autrement », la paroisse solide se modifie lentement. Elle construit une nouvelle vie d’église, renouvelle ceux du dedans mais peinent à aller plus loin. Sauf exception, la paroisse traditionnelle est incapable de susciter l’élan vers les périphéries existentielles, au cœur de la culture contemporaine. Elle ne parvient qu’au seuil, qu’au parvis, alors que la rencontre avec l’autre se déroule ailleurs, plus loin ou dans des lieux virtuels. Plus problématique encore, comme l’a montré Michel Foucault, la paroisse se constitue habituellement en se différenciant, nous par rapport aux autres, en posant un « au dehors » pour qu’existe un « entre nous ». De ce fait, l’église ignore largement la soif spirituelle du plus grand nombre.

L’église liquide à inventer selon Join-Lambert, rejoint l’intuition de Maurice Bellet en visant une nouvelle présence au monde : primat des relations, de la communication et de la logique de réseau. S’adapter à la mobilité des appartenances et des questionnements. Se décentrer vers les périphéries existentielles. Retrouver la puissance critique de l’évangile. Au projet de la paroisse classique « tout, pour tous, en un lieu », s’ajouterait un « par tous » de l’église liquide, qui est comparée au sel qui se dissout dans l’eau ou qui forme un précipité, ou encore au bateau qui vogue sans ancrage social ou culturel fixe. Ce « par tous » est un appel à tous les baptisés, en vue de la mise en œuvre du sacerdoce commun affirmé par Vatican II.

La paroisse liquide serait un réseau avec trois dimensions : primo, une offre d’accompagnement tout au long de la vie, de proximité, de racines et d’eucharistie qui resterait le propre d’un lieu stable, quoiqu’évolutif par phase. Un peu la vocation réduite des anciennes paroisses solides. Secundo, une dimension de l’événement, du déploiement des charismes,Diaconia _055 de la créativité et du foisonnement d’initiatives. Avec le primat du dialogue et de l’expérience de la parole, pour laisser le souffle de l’esprit saint émerger là où il veut. Notre auteur souligne que dans les grandes villes cet élan est fondamental et combien les paroisses traditionnelles solides sont incapables de le faire. Tertio, la dimension mystique favorisant une vie spirituelle plus intense selon deux voies : l’expérience ponctuelle et l’approfondissement progressif. C’est la figure de la maison de prière et de silence ou des monastères dont les modalités de présence au monde doit être repensées, singulièrement en ville.

Join-Lambert cite des exemples de déploiement plus ou moins dans ces trois dimensions : des « incubateurs » comme il les appelle, voulus par les diocèses ou les congrégations toujours liés à un lieu particulier (ND de Pentecôte à la Défense, l’accueil Marthe et Marie à Lomme près d’Humanicité, la chapelle de la résurrection à Bruxelles près de la commission). Des « starts-up » qui naissent par l’initiative d’individus avec une thématique d’accueil particulier : cafés, maisons d’hôtes, bibliothèque, le bistrot Church on the corner d’Islington Londres. Les Citykirchen en Allemagne sont des lieux ouverts dans des zones de grande fréquentation, des oasis de silence, des lieux de pause ou d’une offre spirituelle spécialisée, des lieux d’événements, d’expositions, d’activités sociales ou éducatives. Leur promotion passe par internet et les réseaux sociaux, leur ouverture est non-stop, des personnes qualifiées font l’accueil, la souplesse et l’ouverture laissent émerger des projets innovants.

Le CPHB n’est pas cité dans l’article. Comment nous situons-nous selon cette grille ? N’avons-nous pas des côtés de paroisse trop solide, nos dimensions indéniables d’incubateur, de startup ou de citykirchen sont-elles assumées ? Que voulons-nous en faire ?

L’intérêt de l’image de la liquidité est à mon avis de montrer la primauté de la relation humaine qui vient nourrir des communautés variables, durables ou passagères, qui font sens dans la vie des personnes. Ce primat de la relation paraît d’une part bien en phase avec les manques de la postmodernité, et d’autre part une vraie chance pour le christianisme parce que c’est précisément dans son génie d’approcher Dieu et l’Homme, à partir de l’être en relation.

Le défi des paroisses liquides c’est de nourrir et de maintenir la communion entre les communautés différentes dans les trois dimensions. Ce n’est pas qu’une histoire de coordination, mais de communion. Cela pose de vrais problèmes institutionnels et de figures d’autorité. Notre auteur fait remarquer qu’il manque souvent à côté du curé ou de l’aumônier deux figures de leadership, l’expert spirituel et le théologien.

Tout cela peut nous interroger. Saint Merry c’est du solide, du liquide ou un beau précipité ?

Jacques Debouverie

12 avril 2015

[1] Evangelii gaudium, n°28 et 33, 2013.

[2] Maurice Bellet, Demain quelle église ?, in Aimer l’église, aimer le monde, sus la direction de Gérard Testard, Fondacio, 2005.

[3] Arnaud Join-Lambert, Vers une église liquide, Etudes n°4213, février 2015.

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