Le Pape et Jacques Gaillot

Jacques Gaillot : « L’avenir est ouvert ! »

C'est beau de constater que, dans une institution comme l'Église, le pape François reste un homme libre. Ce n'est pas un homme d'appareil, il n'est pas pris par sa fonction, il est simple, il est comme il est. C'est quelqu'un qui écoute. Il ne recadre pas, il ne juge pas. Il aime se mettre à l'écoute de la réalité, quel que soit le sujet.

Siute à la visite Au pape François à Rome de Jacques Gaillot accompagné de Daniel Duigou, Témoignage Chrétien nous donne une interview de Jacques Gaillot :

Témoignage Chrétien – 10 septembre 2015

Lorsqu’en 1995, les foudres du Vatican tombaient sur Jacques Gaillot, Témoignage chrétien, à l’initiative de son directeur Georges Montaron, fut en première ligne pour soutenir l’évêque d’Évreux. Aujourd’hui, l’invitation si fraternelle du pape François à celui qui est devenu « l’évêque des exclus » est une véritable reconnaissance pour tous ceux et celles auprès de qui il est engagé depuis vingt ans et une bonne nouvelle pour ceux qui croient que le Christ est pour les pauvres.

Merci à Jacques Gaillot de partager avec nous la joie qui est la sienne à l’issue de cette belle rencontre.

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TC : Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé ce mardi 2 septembre ?
Jacques Gaillot :
Tout a commencé par un message. Le pape François m’avait téléphoné à plusieursreprises et, à chaque fois, j’étais absent. Je trouvais donc sur mon répondeur le message suivant : « Je suis le pape François ! » Il voulait me rencontrer.

Et, un peu plus tard, j’ai reçu cette petite carte, tout à fait cohérente avec sa manière d’être. Je me suis donc rendu mardi dernier à la casa Santa Marta avec mon ami Daniel Duigou. [NDLR : Daniel Duigou est un journaliste français de télévision, né le 20 février 1948. Il a exercé en même temps une activité de psychologue-psychanalyste à l’hôpital. Et il a été ordonné prêtre à 51 ans dans le diocèse d’Amiens.] Quand nous sommes arrivés, un laïc nous a conduits dans la salle d’attente, une petite pièce toute simple, sans confort, et nous a dit qu’on viendrait nous chercher. Moins de deux minutes plus tard, la porte s’ouvre et c’était lui, le pape, seul, sans ces « messeigneurs » qui assistent traditionnellement aux entretiens pontificaux. Il entre et s’installe à côté de nous, prenant la première chaise qu’il trouve. Je lui suggère de prendre la mienne, plus confortable. Il décline aimablement mon offre, me rappelant que « nous sommes des frères ».

Le Pape et Jacques Gaillot
Le Pape et Jacques Gaillot

Je me lance alors : « Je tiens à vous remercier de nous accueillir ici et à vous dire que ceux qui savent que je viens ici sont vraiment très heureux. Ils sont même sans doute encore plus heureux que moi ! Ils trouvent ça formidable, parce qu’ils me disent que je les représente. Tous : les mal-logés, les sans-papiers, les réfugiés… Moi, je n’ai rien à demander mais eux ont des tas de choses à vous dire » Le pape a souri. Je lui ai parlé de ce jeune homme en hôpital psychiatrique qui se réjouissait tant : « Quand il te recevra, ce sera comme si j’étais reconnu ! » « Vous voyez, en me recevant, vous faites du bien à beaucoup de monde. »

Le pape s’est montré très intéressé par l’expérience de Daniel, curé de Saint-Merry, une paroisse pilote dans l’accueil des migrants. Il a redit avec force une parole qui est pour lui essentielle : Les migrants sont la chair de l’Église. » Il a rappelé qu’il était aussi un immigré. J’ai acquiescé : François est loin de son pays, loin de son peuple, comme eux. Ce n’est pas facile, mais il tient.

Je lui ai expliqué que cela faisait vingt ans que j’avais été mis dehors, exclu… « Mais, en m’excluant, l’Église m’a donné un bon passeport pour aller vers les exclus ! ». Il a ri et nous a rappelé cette image de l’Apocalypse qu’il avait utilisée au Conclave avant d’être élu : « Le Christ frappe à la porte de l’Église, mais il frappe de l’intérieur ! Il veut qu’on ouvre les portes en grand ! Pour le laisser sortir ! Pour aller rencontrer le monde et l’humanité. » Je lui ai répondu qu’en effet, il ne fallait pas enfermer Celui qui est venu nous libérer.

Quand nous l’avons quitté et que nous sommes sortis de Santa Marta, Daniel m’a dit : « Retourne-toi, il est toujours là ! »

Et, effectivement, il était debout sur le pas de la porte, il nous regardait partir, attendant comme s’il ne voulait pas y retourner. Ce n’est peut-être pas très respectueux mais je lui ai fait un petit signe de la main en m’éloignant. On l’a quitté comme on quitte un ami, et un ami qui est plutôt en plus mauvaise posture que nous : c’est un peu le prisonnier du Vatican !

Visiblement, il était content de ce temps passé avec nous. On ne l’a pas fatigué ! On lui a porté l’espérance. Une belle rencontre avec un homme tout simple, tout vrai, tout libre. C’est comme ça que devrait être l’Église.

Vous êtes toujours resté fidèle et loyal envers l’Église toutes ces années. Comment avez-vous tenu ?
Ce qui est premier, c’est quand même le Christ, la personne de Jésus ! C’est pour lui que j’ai donné ma vie. L’Église, d’accord, mais ce n’est pas un absolu ! L’institution n’est pas première dans ma vie. J’ai toujours dit que ce qui était premier, c’était de s’intéresser à l’histoire des gens, au mouvement de la société. On n’est pas fait d’abord pour l’Église mais pour les gens. Un jour, j’étais dans le métro à une heure de pointe et il y avait tellement de monde que je ne savais pas où m’appuyer. Je m’adossais donc aux gens au gré des secousses, balloté de gauche à droite. En sortant de la rame, j’ai dit à un homme qui riait de ma situation précaire : « Vous voyez, ce qui fait tenir debout un évêque, ce sont les gens ! »

Alors c’est vrai, je n’ai plus été invité par l’Église, mais j’ai été invité partout ailleurs, par des croyants, des non-croyants, des musulmans, des francs-maçons, des prisonniers, des Iraniens, des Basques, dans les grandes villes et dans les banlieues, dans des petits collectifs et des associations en lutte. Toujours pour rencontrer des gens dans la marge. Quand j’allais quelque part, c’était toujours au nom de la solidarité, des droits de l’homme, de la paix… Et il est évident que je n’aurais jamais pu faire toutes ces rencontres en étant un évêque classique. J’ai été déchargé de tout ce qui est institutionnel. Je remercie Rome ! Depuis que je suis évêque de Partenia, j’ai appris à « prêcher dehors ». C’est autre chose, mais c’est tellement beau. J’aime aller rencontrer les familles du Dal sur la place de la République. Les femmes m’aiment bien : elles m’accueillent comme si j’allais leur donner je ne sais quoi et applaudissent presque avant que je parle ! Aujourd’hui, je fais Église avec des gens comme eux, avec ces gens de la place de la République. D’une certaine manière, c’est une bénédiction. Je l’ai dit au pape : « Si vous pouviez lire dans mon cœur, vous verriez des milliers de gens ! »

Pensez-vous que le pape soit en capacité de transformer l’institution, de libérer la parole de l’Église ?
Il en a certainement la volonté. J’ai été confiant dès que j’ai vu qu’il avait pris le nom de François d’Assise, ce réformateur radical, qui vivait dans la pauvreté, pétri d’Évangile ! Aucun pape avant lui n’avait osé le prendre. Le pape a bien la volonté d’avancer, et j’ai même le sentiment qu’il est pressé. Il s’use à la tâche, il ne prend pas de vacances, il travaille tant qu’il peut.

J’ai tenu à le réconforter, à lui dire d’aller de l’avant : « On est derrière vous, on est un peuple nombreux ! Vous avez partout suscité un énorme espoir, il ne faut pas le décevoir ! Vous êtes l’une des rares personnes, peut-être la seule, dont la parole peut être entendue sur toute la planète, par tous les hommes. Croyants ou non. »

Nous avons parlé du Synode et du fait que l’on se trouve aujourd’hui face à toutes sortes de configurations familiales. Je lui ai dit que je pensais qu’il fallait rejoindre les gens tels qu’ils sont et non tels qu’on voudrait qu’ils soient ! Comme j’aime bien les cas concrets, je lui ai raconté avoir béni cet été un couple de divorcés remariés. C’était le 15 août, dans la nature, et il y avait là une centaine de personnes. Quel beau mariage c’était ! J’étais en civil et j’ai béni ces mariés. J’ai également béni, toujours cet été, un couple d’homosexuels. Ensemble depuis neuf ans, ils s’étaient mariés civilement et souhaitaient, en tant que chrétiens pratiquants, être bénis par l’Église. Tous les prêtres avaient refusé. Ils m’ont alors écrit une si belle lettre que je n’ai pas pu faire autre chose que d’aller les bénir. C’était dans la nature, il y avait 80 personnes, c’était très beau ! On bénit bien des maisons, pourquoi pas des personnes ? Le pape a acquiescé : « La bénédiction, c’est dire la bonté de Dieu à tout le monde ! » Il aurait pu nuancer, me faire des reproches. Mais non. Il ne recadre pas, il écoute, il se contente de dire que la bénédiction de Dieu est pour tout le monde. Ça laisse penser qu’il est favorable à l’ouverture, qu’il veut libérer les gens, libérer la parole. Qu’est-ce que ça donnera ? Je ne le sais pas !

En ce qui vous concerne, est-ce qu’on peut interpréter cette entrevue avec le pape François comme une réhabilitation ?
Oui, on peut dire ça. Personnellement, je n’y ai pas trop pensé car le simple fait de la rencontre me paraissait important. Je n’imaginais pas que l’annonce de cette entrevue aurait de telles répercussions. Mon téléphone déborde d’appels et de textos. Je reçois énormément de lettres de gens qui se réjouissent pour moi. Mais beaucoup d’entre eux sont déçus : « Comment ? Il ne t’a rien dit, rien proposé ? » Ils attendaient du concret ! Il m’est difficile de leur restituer l’ambiance de ce rendez-vous avec le pape François : il n’y a pas eu d’annonce particulière, on s’est contentés d’échanger en tout simplicité.

Et, pourtant, je suis très heureux de notre entrevue. Ça ne change pas ma vie mais je me réjouis de constater que l’Église, à son plus haut niveau, accueille tout ce que j’ai pu vivre ces vingt dernières années et manifeste qu’il y a une communion avec le successeur de Pierre. C’est important et sans doute moins pour moi que pour beaucoup de gens qui me connaissent.

Finalement, qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans cette rencontre ?
C’est beau de constater que, dans une institution comme l’Église, le pape François reste un homme libre. Ce n’est pas un homme d’appareil, il n’est pas pris par sa fonction, il est simple, il est comme il est. C’est quelqu’un qui écoute. Il ne recadre pas, il ne juge pas. Il aime se mettre à l’écoute de la réalité, quel que soit le sujet.

La nuit suivant notre rencontre, dans ma chambre au troisième étage de Monte Mario, chez les spiritains, j’ai regardé par la petite lucarne qui donnait sur la coupole de Saint-Pierre et j’ai réalisé qu’il y avait quelqu’un à côté de moi, que le pape était là comme un veilleur pour l’humanité.

Que souhaitez-vous dire à toutes celles et ceux qui vous ont soutenu depuis vingt ans, et dont les lecteurs de Témoignage chrétien font partie ?
Je souhaiterais leur dire que l’avenir est ouvert. Je ne pense pas beaucoup au passé. Visiblement, le pape non plus.

C’est l’avenir qui nous attend. C’est demain qui est à faire et c’est à nous d’écrire l’avenir. Aux chrétiens qui peuvent désespérer de l’Église de France, je dirai qu’il ne faut pas jeter l’espérance aux orties ! L’espérance est en nous, il faut aller de l’avant, car le Christ nous précède.

Allons-y !

Propos recueillis par

AGNÈS et JEAN-BAPTISTE WILLAUME

 

 

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