La jeunesse dans la rue contre la loi El Khomri

JEUNESSES

« À l’occasion des manifestations protestataires contre la loi sur le travail, le petit monde journalistique a focalisé une bonne partie de ses commentaires préalables sur le degré de mobilisation de la jeunesse. Non sans raison d’ailleurs vu les antécédents ». La chronique d’Alain Cabantous

À l’occasion des manifestations protestataires contre la loi sur le travail, le petit monde journalistique a focalisé une bonne partie de ses commentaires préalables ! sur le degré de mobilisation de la jeunesse. Non sans raison d’ailleurs vu les antécédents. On nous a resservi la métaphore hygiéniste mais assez juste. En France, la jeunesse « c’est comme la pâte dentifrice ! Une fois sortie du tube, impossible de la faire rentrer ».

Sorte de spécificité, les jeunes de notre pays, avec une intensité militante variable, n’hésitent pas à descendre dans la rue. Et chacun a entendu une fois ou l’autre dans les manifestations de ces dernières décennies : « Manu, Chirac, Juppé, Sarko, Le Pen, etc., t’es foutu, la jeunesse est dans la rue ». Comme quoi, cet âge ne doute de rien et c’est tant mieux. Mais la pérennité du slogan masque quelques fois des motivations qui, d’une manifestation à l’autre, ne sont pas toujours semblables. Nourri en mai 1968 aux sources d’une critique radicale d’une société patriarcale, étouffante, d’où sourd l’ennui, les grands phénomènes protestataires se focalisent depuis autour de points plus précis, parfois catégoriels comme la lutte contre la sélection à l’université en 1986 ou la loi Pécresse en 2009/2010 sur l’autonomie de ces établissements. Les défilés contre le Contrat d’Insertion Professionnelle (sous Balladur) en 1994 ou contre le Contrat première Embauche (sous Villepin) en 2006 mobilisaient plus largement en incluant les lycéens et les jeunes travailleurs. Aujourd’hui leurs rassemblements en ce début mars visent le retrait de la loi El Khomri autant que dénonciation de la précarité et du taux insupportable de chômage (24 %) qui atteint les moins de 25 ans.

Libération - 10 mars 2016
Libération – 10 mars 2016

Plusieurs éléments, malgré tout, donnent une certaine cohésion à ces mouvements. D’abord la question d’un avenir incertain par nature : entre utopie et incertitudes, entre idéalisme et réalités du quotidien. Mais un avenir que les adultes, par la loi et la force des choses, semblent vouloir décider pour les jeunes et leur imposer. Vient ensuite le problème du rapport avec les organisations politiques et syndicales. Il n’est pas toujours simple, notamment en mai 68, en raison de cultures protestataires très différentes et de la peur viscérale des étudiants de se faire récupérer. Pourtant cela n’a jamais empêché pourtant certains hommes politiques en vue aujourd’hui d’avoir fait leur apprentissage à l’occasion des mouvements des années 1980-1990. Enfin, lors de ces dernières décennies tout particulièrement, les parents, explicitement ou non, ont fait et font cause commune avec leurs enfants descendus dans la rue soit en raison de préoccupations semblables (le chômage par exemple), soit parce que la violence répressive, comme en décembre 1986 avec la mort de Malik Oussekine, favorise une sorte de solidarité protectrice les uns pour les autres, très délicate à gérer pour le pouvoir.

Tous les épisodes récents qui se ressemblent sans toutefois se répéter sont-ils si éloignés de la participation des étudiants aux révolutions de juillet 1830 ou de février 1848 voire à la lutte contre le coup d’État napoléonien de 1851 ? Assurément oui ne serait-ce que par le nombre. Lors de la révolution de juillet, sur 8 000 combattants parisiens, il y avait au grand maximum 2 à 300 étudiants. Et pourtant, Delacroix dans son tableau commémoratif, La liberté guidant le peuple, fit la part belle à la jeunesse des Écoles. Et pourtant encore, le poète Barthélemy écrit alors : « Gloire à vous, jeunes gens des plaisirs et des fêtes/ Quand vous avez paru sous le poudreux chemin/ Sous les habits du luxe, un fusil à la main. »

Comme quoi, ce qui compte hier comme aujourd’hui, dans la complétude d’un mouvement et pour sa possible réussite, demeure la présence infime ou massive mais toujours hautement symbolique d’une jeunesse encore heureusement idéaliste et contestataire et par là actrice indispensable du mouvement social et de la vitalité d’un pays.

 

Alain Cabantous

4 Commentaires

  • En te lisant cher Alain,
    tu soulignes la répétitivité historique de la présence des jeunes dans la rue.
    La grande majorité des jeunes n’y est pas …mais bon passons.
    Mais je voudrais pousser ton questionnement sur les jeunes cruellement absents
    à st Merry ?
    Pourtant église de liberté, de débats, de partage de la parole,
    de chants revisités, de créativité et non d’une liturgie répétitive et ennuyeuse ?
    Alors pourquoi si peu de jeunes ?

    • Pourquoi si peu de jeunes ? Sempiternelle et assommante question qui sonne à mes oreilles comme la complainte d’un  » jeunisme » en échec. Pour moi, la réponse est simple et contenue dans l’adage « on ne mène pas au puits un cheval qui n’a pas soif »; et cela, quelle que soit la qualité de l’eau. (la jeunesse se presse en rangs serrés à St Merry pour les concerts et autres manifestations artistiques, et tant mieux si il y a de la bière)
      Bien-sur, la réponse est un peu courte et l’inquiétude légitime quant à la pérennité de nos communauté.( Mais il n’y a pas qu’au niveau religieux que la transmission pose problème.)
      Cette réflexion qui peut sonner un peu dure n’est en rien une condamnation, elle est largement inspirée par mon propre parcours. Et je m’interroge en passant à savoir combien d’entre nous au CPHB peuvent témoigner d’une continuité de pratique depuis leur enfance, alors que nous avons grandi dans une société aux références essentiellement chrétiennes, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui. L’anticléricalisme est devenu obsolète tant se sont imposées des idéologies et croyances éloignées du christianisme; Michel Onfray n’a plus à se donner la peine de le réfuter, suffisent quelques allusions sommaires et clins d’œil entendus. Ceux qui citent encore la bible introduisent souvent leurs propos par un « je ne suis pas croyant, mais… » comme gage de sérieux. Bref, la foi – et en particulier la foi chrétienne- semble difficile d’accès, lestée de connotations négatives savamment entretenue. On y accède par désillusion et/ou par grâce, souvent à un âge avancé…en creusant l’énigme de notre vie et de nos impasses. Les prodiges de la technologie décuple chez les jeunes (et pas seulement chez eux) le sentiment de toute puissance qui lui est propre. Qui peut dire ce qu’il adviendrait de nos jours d’un Charles de Foucault, blâmé comme « débauché » par sa hiérarchie militaire…et François d’Assise serait peut-être resté le meneur d’une bande de joyeux lurons ….sans cette maudite année passée au cachot.
      Je crois que vu les circonstances, il faut se réjouir des quelques jeunes présents dans l’Eglise, des nouveaux baptisés qui chaque année la rejoignent et de la vitalité spirituelle qui l’anime envers et contre tout. Et cette jeunesse qui manque dans les églises, je parie qu’on l’y retrouvera…dans quelques décennies…grisonnante mais pleine de reconnaissance pour cette Eglise qui n’aura pas cherché à la racoler avec de l’eau de rose !
      Un jeune vieux

  • Dimanche des Rameaux :

    « La montée vers Jérusalem prendra encore du temps: le temps qu’il faudra pour que les injustices, les violences, les oublis et les indifférences disparaissent et que, de la Croix plantée sur le monde, jaillisse la lumière d’une véritable Pâque: passage à un amour fait de justice et tissé de miséricorde. Ne nous lassons pas s’il faut encore marcher longtemps : Jésus vivant marche avec nous ».

    Père B.B.

    • et comment tu expliques cher Clément ?
      que des églises de Paris comme st Germain des Prés,
      St Léon, St ignace, LaTrinité, St Gervais sont bondées de jeunes ???
      Pierre

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