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Josep Ricart i Rial. Anatomie ressentie de la douleur

L’artiste, né en 1946, porte une question depuis des années : Comment l’art peut-il représenter aujourd’hui la douleur, la manière dont elle est perçue et vécue ?

Pour y répondre, ce plasticien demeuré inconnu du grand public français a puisé dans deux sources : d’une part, l’art du roman catalan d’une petite vallée des Pyrénées où il vit, Erill la Vall, et notamment une descente de croix du XIIe, un chef d’œuvre d’un artiste anonyme, et, d’autre part le Retable d ́Issenheim de Mathias Grünewald (1512-1516).

« La Crucifixion, la Descente de croix, la Pietà comme réflexion sur la douleur face à la mort violente ont souvent été présentes dans mon travail. »

Josep Ricart. Descente de croix

 Voir et Dire a publié l’article qui accompagnera l’exposition avec de nombreuses photos des œuvres qui seront accrochées, ainsi que de courtes vidéos. Accéder à l’article

Un splendide petit catalogue a déjà été édité pour lequel des amis poètes de Josep Ricart i Rial ont apporté des contributions d’une grande densité, en particulier Lluís Solà i Sala , dont Voir et Dire vous propose des extraits à l’occasion de cette période de carême, mais qui est aussi une période de confinement où la douleur de l’éloignement social et l’angoisse  de la maladies ont vécues individuellement et collectivement

Si la réponse de l’artiste passe par la revisitation du grand art religieux, les expériences du non-croyant et du croyant s’y rencontrent.

Jean Deuzèmes

Descente (de la croix) Davallament

Josep Ricart. Golgotha

 La douleur n’a ni forme ni figure. C’est une manifestation de l’incompréhensible. La douleur s’incarne dans notre expérience, c’est un poids, un déchirement, un clou pointu enfoncé dans les entrailles de l’existence. C’est une vérité, une réalité inacceptable et irréconciliable. La douleur nous enferme dans le silence, dans l’isolement, dans l’immobilité et dans l’annulation. Mais l’homme cherche les chemins de l’expression. Et quand il les trouve pour l’expérience la plus difficile, et il sait les accueillir, il peut parvenir à en faire disposition, forme, figure et œuvre, quelque chose de visible et de beau. Pour y parvenir, il devra transformer le plus intraitable en joie.

[…]

Josep Ricart. Christ en croix

Les voix de la vie nous disent que nous devons aller vers les chemins de la joie et de la plénitude, mais sur les chemins vers l’accomplissement, nous avons toujours rencontré l’angoisse, la souffrance et la douleur. Au centre de lui-même l’être humain se sait une contradiction. L’homme est un souffle qui doit cohabiter avec la menace, le démembrement, la mutilation et la persécution. Le déchirent de l’extérieur et de l’intérieur l’injustice et la violence.

La souffrance qui lui survient, car il ne pourrait exister ou persister s’il ne fut que seule souffrance, le divise et l’aveugle. Les signes de l’insuffisance et de la négativité qui le contraignent apparaissent sur son corps extérieur : les lacérations, les torsions, les plaies, les torsions, les ruptures.

La douleur n’a pas de forme mais l’homme s’est évertué à lui arracher sa forme et sa figure. Regardez la sculpture moitié déclouée de la figure d’Erill la Vall, regardez les sillons répétés des côtes, comme des vagues en mouvement, les plis qui s’ouvrent en éventail, même si la douleur rejette les sillons et les plis ; regardez le morceau de buis rude, le jaillissement d’une luminosité retenue, propre, plein, clair, qui descend sans descendre, tendrement façonné, tendrement passé au tour, amadoué, meurtri et égratigné, forcé, tordu et retordu tout en bas, la mélodie sereine qui gauchit bien que la douleur rejette le jaillissement et la mélodie. Mais avec les yeux et les mains, avec le corps et l’esprit, l’instinct expressif a lutté pour faire apparaître la réalité de la souffrance et pour transformer la douleur qui nous creuse en manifestation et en beauté. Si jamais l’art n’avait osé aborder cette expérience et cette révélation ancestrale de la condition humaine, nous serions devenus encore plus pauvres qu’auparavant. Le silence nous étoufferait. Le travail continu sur l’intolérable est une offrande que l’homme doit à l’homme, pour gagner sur la douleur un horizon de sens pour l’humain.

[…]

Josep Ricart. Stabat Mater

Regardez, c’est l’homme mort, le corps vertical sans vie, le jet étanché et tordu. Mais l’homme qui voit et s’épouvante doit prendre à bras le corps et d’esprit l’infranchissable, et il ne laisse pas, il ne peut pas laisser cette figure raide, ces milliers et milliers de figures qui s’élancent sur leurs bras dans la surface du fini, non, il ne le peut pas. Il la reprend, il fait sienne toute cette avalanche qui le sollicite, les corps, les visages et la plénitude et le vide qui se déversent dans ses mains, les descend et s’y transforme, et en fait un être inoubliable et vivant, admirable et terrible, suspendu entre ciel et terre, confiné aux prisons et aux exils, jeté aux persécutions, aux exterminations, aux déportations, aux coercitions, aux violences, flottant sur les mers et sur la flamme.

La douleur est un scandale. La douleur que l’homme impose à l’homme est la négation de sa qualité humaine. C’est à partir de ce scandale que l’homme doit apprendre et en faire une substance humaine visible et belle. L’œil le prouve, les mains le prouvent, l’esprit le prouve.

Lluís Solà i Sala (Traduit du catalan)

Josep Ricart. Le Ressuscité
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