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Joseph Moingt : une expérience singulière du « croire »

Son oeuvre, la figure de Jésus, l’avenir du christianisme

L’année 2020 se referme de façon déconcertante. Nous sommes toutes et tous privés par des restrictions en tous genres. Par-delà les contraintes matérielles imposées, nous nous sentons atteints dans cet « essentiel » qu’est notre sociabilité naturelle. En ce temps de Noël, nous le sommes peut-être même dans notre espérance. Mais nous disposons de grandes ressources intérieures et nous pouvons aussi compter sur celles de certains grands témoins de notre temps. Cette année, l’un d’entre eux nous a quittés en nous offrant une pensée théologique et spirituelle d’une énorme densité, apte à soutenir notre foi en l’homme et dans le monde. Mettons-nous un instant à l’écoute de Joseph Moingt (1915 – 2020) et méditons son existence dédiée à l’intelligence de la foi.

Il est évidemment difficile d’esquisser un portrait théologique du jésuite français en quelques lignes. J’en livre certains traits, liés les uns aux autres, dont le choix est destiné à mouvoir notre volonté et notre réflexion. Il y a d’abord cette faculté à (se) poser des questions car ce sont elles qui nous mettent en route : « que nous racontent les Évangiles ? » ; « de qui parle-t-on quand on dit  ̏Le Christ˝ ? » ; « qu’est-ce que   ̏croire˝ pour un chrétien ? » ; « comment comprendre que Dieu  ̏parle˝ à l’homme ou  ̏intervient˝ dans l’histoire ? », etc. Mais une question posée en solitaire n’honore pas la raison qui est avant tout communication. Solidaire de la raison, la foi cherche à s’exprimer pour se faire comprendre, non pour démontrer ou imposer ses vues. Telle est l’essence de la théologie chez Moingt. Un centre névralgique, ensuite, comme dans toute œuvre, engendré par une autre question : « d’où vient ma foi ? ». Sans aucun doute, pour Moingt, d’une tradition, c’est-à-dire d’un acte de transmission. Non pas de « vérités à croire » mais d’une expérience singulière du croire qui, depuis les origines chrétiennes, est interprétation racontée de la vie de Jésus. Et « pourquoi ce récit est-il tenu pour vrai ? » : parce que j’y fais la même expérience fondamentale que celle qu’il me transmet. C’est pourquoi la théologie est, chez Moingt, un exercice d’interprétation de la tradition[1]. Un troisième et dernier trait en découle : la théologie ne traite pas de la question de Dieu en général mais de l’intelligence du sens que mon existence reçoit alors qu’elle se sent personnellement impliquée dans ce récit qui m’est transmis. Dieu, tout éternel qu’il soit, n’existe sans doute vraiment que par nos vies et nos paroles, par notre engagement historique pour la cause du Dieu de Jésus et, in fine, par la transmission réfléchie que nous opérons nous-mêmes de l’expérience chrétienne du croire.

La figure de Jésus est évidemment au cœur de cette transmission de la foi. Chaque théologien en rend compte selon des insistances propres. Ici aussi, quelques choix doivent être opérés. En lien avec ce qui précède, nous nous demanderons : « mais en quoi Jésus change-t-il ma façon de croire ? ». La philosophie a beaucoup traité de la question de Dieu en s’attachant à démontrer son existence ; les religions l’abordent généralement par le prisme des croyances et des médiations établies pour accéder à Lui. En montrant que la théologie n’a pas été indemne de ces deux influences, Moingt réfléchit beaucoup aux deux faces que présente le Dieu de Jésus. Là où le philosophe a souvent vu Dieu comme un Être absolu et impassible, il mettra en lumière son humanité et son engagement dans l’histoire ; là où la religion fait payer le prix de sa médiation pour combler la distance avec Dieu, prévaudra la mise en évidence de la gratuité de son agir pour l’homme. Humanité et gratuité découlent – second trait – du caractère paternel de Dieu révélé par Jésus. La question n’est donc plus de croire que Dieu existe, ni de rechercher ses faveurs, mais de placer sa foi en celui qui me le rend proche au point de faire de moi son enfant. Croire n’est alors plus une croyance ou une opinion mais un chemin de confiance qui nous ouvre à l’intériorité spirituelle de Dieu et au discernement de sa présence dans l’histoire. Loin des représentations mythologiques aussi obscures qu’instinctives, c’est – troisièmement – l’identité de Jésus que nous sommes invités à repenser, au besoin à distance des schèmes de pensée du dogme officiel : non pas un être céleste descendu sur terre comme par effraction, mais un homme dont la divinité réside dans l’incarnation du Projet éternel de ce Père de faire de nous ses enfants en son Fils par l’action de leur commun Esprit.

C’est à cet horizon que doivent se penser conjointement l’avenir du christianisme et de l’Église, non comme la manifestation d’une religion de plus dans le concert des sagesses de l’humanité, mais comme la voie et la réalisation d’un nouvel humanisme révélé par l’Évangile. Moingt tient en haute estime la méditation théologique de Paul sur la croix et la résurrection. En elle, rappelle-t-il, la loi religieuse a perdu son pouvoir de condamner ou de sauver quiconque aux yeux de Dieu. Dans la foulée, ce salut n’est plus le privilège d’une nation mais est offert universellement. Reste aux chrétiens et à l’Église à en témoigner en évitant, à leur tour, de retomber sous le régime de la loi – en posant des barrières et des conditions à l’amour de Dieu – car la foi seule suffit à recevoir sa grâce. Qui se convertit au Christ se convertit à tout autre que soi et espère en une humanité réconciliée et fraternelle. Détachée de la religion, la révélation chrétienne prépare une société sans frontières et sans inégalités où prévaut l’amour du prochain sans lequel on ne peut aimer Dieu.

Mais sous peine d’incohérence, cette éthique évangélique, espérée pour le monde, doit être pratiquée entre chrétiens pour montrer « entre nous » ce que le Christ est « pour tous ». Au point où il en est arrivé dans son histoire – notamment occidentale – le christianisme est désormais pressé de « faire le deuil » de son rattachement à la religion. Poussé vers la sortie par la culture qu’il a pourtant fécondée, il n’a d’autre choix que de redécouvrir qu’il n’a rien de congénital avec la religion alors qu’il est bien plutôt une voie pour en sortir afin de réaliser la communion universelle de l’humanité. Une autre figure de l’Église, infiniment plus domestique et légère, cherche à émerger des cendres de son passé de chrétienté. Réapprendre par l’Esprit à croire en Dieu de façon nouvelle à la suite de Jésus et l’incarner de façon effective et visible dans sa propre organisation temporelle seront son unique et double commandement. Dans tous les domaines afférents à sa mission et à sa structure interne s’annonce une grande entreprise de désacralisation qui implique en priorité de réexaminer en profondeur et sans tabou le concept même de « sacerdoce » à la lumière de sa véritable signification évangélique car « à travers la mort d’un dépouillement du sacré et d’un partage d’autorité, luira l’aube d’une renaissance » (Dieu qui vient à l’homme, t. 2/2, p. 836).

Jean-Pol GALLEZ


[1] J.-P. Gallez, La théologie comme science herméneutique de la tradition de foi. Une lecture de « Dieu qui vient à l’homme » de J. Moingt, Leuven, Peeters, 2015.

CatégoriesÉglise
  1. Jacqueline Casaubon says:

    Merci, pour cet article, à la une, sur l’expérience singulière du “croire” de Joseph Moingt, commenté par Jean-Pol Gallez.
    Il est tout à fait le bienvenu, je l’ai fait suivre à plusieurs amis.
    Jacqueline

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