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La bénédiction en transit ?

L’autre jour, en sortant de l’eucharistie dominicale, j’ai demandé au président de la célébration s’il y avait un obstacle théologique à ce qu’il dise plutôt : « Que le Seigneur tout puissant nous bénisse » plutôt que « vous bénisse ». Il faut dire qu’un monsieur de l’assemblée, systématiquement, souffle assez fort « nous », d’un air pas content, chaque fois que le prêtre dit « vous ». Et le prêtre interrogé m’a répondu d’un ton assez ferme qu’il fallait bien que nous réalisions cette vérité, et, a-t-il précisé, en particulier à Saint-Merry où nous avons du mal avec ces notions : le prêtre est l’intermédiaire entre Dieu et les hommes, et la bénédiction divine transite par lui.

Pourquoi pas ? J’y ai beaucoup réfléchi depuis, après l’avoir plutôt mal perçu sur le moment. Et ce temps de rumination me confirme dans la conviction suivante : tous mes frères humains sont, chacun à leur façon, des intermédiaires et un chemin entre Dieu et moi, puisque c’est par eux que je peux le voir et l’approcher. Chacun d’entre eux est porteur d’une étincelle de divin, chacun d’entre eux est fait à son image ; et ce que je fais à chacun d’eux, en particulier aux plus petits, c’est à lui que je le fais. Et l’ensemble de la Création, par sa beauté, m’aide à appréhender le tout-autre créateur. Par ailleurs, chacun de nous peut appeler la bénédiction de Dieu sur lui et sur les autres, et les parents bénissent leurs enfants. Le Père Abbé d’un monastère, à la fin de l’office des complies qui clôt la journée, demande la bénédiction du Seigneur sur la communauté ainsi que « sur nos frères absents », mais il emploie la formule « nous bénisse et nous garde », en s’incluant dans cette communauté-humanité. Dimanche dernier, j’étais à une messe dominicale de mon quartier, ultra classique, où le prêtre s’est également inclus avec l’assemblée dans la bénédiction finale avec un « nous bénisse » bien audible – j’avoue que je tendais l’oreille avec intérêt.

Christ bénissant, plaque en émail champlevé, Limoges, 1190–1200 ca., The Metropolitan Museum, New York.

Tout bien pensé, finalement, et du fond du cœur, je ne crois pas à cette formule du prêtre comme intermédiaire privilégié, encore moins unique, entre Dieu et les hommes. Dieu n’a besoin de personne s’il veut me trouver. Et Jésus est celui qui a envoyé dinguer les prêtres juifs et la hiérarchie du temple. Comme le dit Saint Paul, il n’y a désormais qu’un seul prêtre, c’est le Christ.

Je vois bien que la rééducation du regard dans l’Église va être un gros boulot. Je ne suis pas sûre qu’on y arrive. C’est tellement confortable, pour beaucoup, d’avoir des responsables qui assument tout à notre place, et qui « savent » à notre place. Il n’y a qu’à suivre gentiment, c’est moins fatiguant et moins risqué. Les prêtres sont loin d’être les seuls coupables du cléricalisme dénoncé par François, et beaucoup de fidèles sont en pole position sur le sujet. Je m’étonne quand même un peu que beaucoup de prêtres préfèrent se voir en position de père plutôt qu’en celle de frère, que je trouve si belle. Pas assez gratifiant, le frère ? Nous, les cathos, nous avons fini par reconnaitre comme fondamentales beaucoup des intuitions et choix de nos frères protestants, après nous être tellement étripés avec eux, au propre hélas, comme au figuré : et notamment nous avons enfin reconnu l’importance de l’accès direct du peuple à la Parole en intégralité et dans notre langue, plutôt que les morceaux choisis par le clergé en latin. Peut-être est-il temps de regarder avec intérêt leur compréhension des sacrements et le statut des pasteurs ?

Il ne s’agit pas de polémiquer inutilement, ni même de râler ou trainer des pieds en Église : débattons avec un esprit constructif. Et par ailleurs je me méfie toujours que mes convictions ne deviennent des certitudes. Mais s’interroger sans cesse me semble sain, en particulier dans le domaine délicat de la foi où la fin des questions signe le début du fanatisme. En ce début d’année, à vous tous qui me lirez, je vous le dis comme je le pense : Vive la fraternité ! Et que Dieu nous bénisse !

Blandine Ayoub

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Blandine Ayoub

Née juste après le concile Concile Vatican II, elle est impliquée depuis près de 40 ans dans la communauté de Saint-Merry, tout en cultivant un tropisme bénédictin grâce à son père moine. Par son mariage avec un Alepin, elle a également adopté la Syrie. Elle est responsable d’un centre de ressources documentaires dans un centre de formation professionnelle de la filière éducative et sociale.

  1. André Letowski says:

    Chère Blandine
    je ne peux qu’approuver ta fermeté, ta rigueur, ta lucidité et ton bon sens dans la foi devant la verticalité à Dieu qui n’est que prise de prise de pouvoir sur les fidèles.

  2. Merci Blandine pour cette nouvelle réflexion qui devrait aussi nous alerter sur les risques d’une normalisation et d’un prêt-à-porter liturgiques hors-sol.
    La réponse “assez ferme” (l’eut-elle été si un homme l’avait posée?) du président-célébrant est théologiquement inconséquente. Se prétendant “l’intermédiaire” alors privilégié, le prêtre s’exclut de la communauté. Ce qui renvoie à la conception tridentine de la “séparation” sacerdotale. Conception tridentine dramatique et autocentrée, remise largement au goût du jour par J.P.II et consorts, et qui n’a cessé de nourrir délitement social du christianisme et paresse de croyants, ce que tu soulignes. Mais à travers cette contestation légitime du voussoiement, c’est bien le sacrement de l’ordre, sacrement autoreproducteur, qui est interrogé… Et là les choses se compliquent singulièrement pour nombre de prêtres qui y fondent leur seule identité….Prêtre avant d’être homme ! Comme tu dis, y’a vraiment du boulot.

  3. Jean-Philippe BROWAEYS says:

    Blandine, merci de ce questionnement. Je connais bien cette personne que tu cites qui dit bien fort : “nous”. Et ce “nous” est tellement capital dans nos rencontres lorsqu’elles sont au coeur de notre “mission” de baptisés, cette “mission” si bien articulée avec l’eucharistie d’une communauté par le “ite missa est” qui la conclut. Donc, je ne dirais surtout pas “Dieu n’a besoin de personne s’il veut me trouver”, au contraire et plutôt, comme tu dis : “tous mes frères humains sont, chacun à leur façon, des intermédiaires et un chemin entre Dieu et moi, puisque c’est par eux que je peux le voir et l’approcher.” Y compris, les prêtres, bien entendu. Merci. Jean-Philippe

  4. Jacqueline Casaubon says:

    Blandine,
    Je ne peux que t’approuver entièrement, pour ce texte fort, courageux et plein de bon sens. Merci de ce témoignage, j’espère que nous serons nombreux à le lire, et à en parler autour de nous. Le terme de “frère” me semble tellement plus vrai et nous rend plus proche du prêtre que celui de “père”. Oui, “Tous mes frères humains sont un chemin entre Dieu et nous…” Tu nous donnes ainsi l’occasion de réagir. Encore un grand merci. Jacqueline

  5. Jean-luc LECAT-DESCHAMPS says:

    Merci Blandine.’je rejoins tout à fait cette façon de poser la question. Nous sommes bien tous pareils, tentant de répondre à l’appel du Christ et partageant ensemble la parole, le pain, et les souhaits de bonheur et de bienfaits de Dieu sur nous ( les bénédictions, quoi !)… c’est “gratis”, sans condition, ” venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer»(Isaie 55/1) !
    Entre nous tous, dans cette communauté qu’est l’Eglise, il n’y a que des différences de rôles dans la gestion de la communauté pour qu’elle fonctionne le plus harmonieusement possible. Mais, pour moi, il ne peut pas y avoir de différence dans la gestion des dons de Dieu lui-même qui, me semble-t-il se donne quand il veut, comme il veut et sans condition !

    Jean-Luc Lecat-Deschamps

  6. ml Cattalano says:

    Faut-il encore discuter du sexe des anges? l’Eglise officielle paraît déphasée des problèmes humains et inaudible,une fois de plus.
    Merci à Blandine et en espérant prochaines rencontres quand les lieux culturels seront alignés, pour l’ouverture, aux lieux de culte,différence profondément ressentie dans les milieux non chrétiens que je fréquente.
    Avec tous mes voeux Mlaurence Cattalano

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