La Bible de Lucile

Avez-vous jamais songé à lire la Bible de façon suivie, page par page, du début jusqu’à la fin ? En solitaire, le voyage semble quasi impossible. Mais en compagnie de Pierre-Marie Beaude et de sa nièce Lucile, Jean Verrier a tenté l’expérience et est parti à leur suite.

Pierre-Marie Beaude, La Bible de Lucile, éditions Bayard (2014)

Un gros pavé, ou plutôt une brique, rouge, de plus de mille deux cents pages, bien aérée, sur papier bible bien sûr. Un journal à deux voix, échange de courriels entre un exégète en qui on peut deviner l’auteur, Pierre-Marie Beaude, ancien prof à l’université de Metz et romancier pour la jeunesse, et sa nièce, Lucile, qui n’est plus une enfant, elle est mère de famille. Journal de voyage d’un genre particulier. On lit en sous-titre : « Notre voyage de la Genèse à l’Apocalypse » (Bayard, 2014, 39,90 euros)

J’ai d’abord mis mes pas dans les leurs et mes yeux dans leur journal et tout de suite ç’a été le coup de foudre, le coup de cœur. Problème : comment faire durer un coup de cœur, comment allonger un coup de foudre sur des lignes ? Il y a un mois que j’ai commencé ce voyage et je ne suis pas près d’arriver au bout. Mais je ne veux plus, je ne peux plus attendre. Je vais à mon tour esquisser le récit de ma lecture encore inachevée de leur lecture de la Bible, en quelque sorte mon journal de lecture de leur voyage qui est aussi une lecture… Mais ce que je vais écrire là n’en est bien sûr qu’un résumé ! Mon Dieu, ça se complique, pourvu que mon lecteur me suive !

Désert - Unsplash By Luca ZanonDonc, j’ai lu leur traversée du livre de la Genèse puis de celui de l’Exode. La lecture du Lévitique n’occupe que quelques pages. Je me suis arraché aux premières pages des Nombres (le passage d’un livre à l’autre se fait insensiblement, le découpage du journal étant marqué plutôt par des titres comme ceux des romans du 19ème siècle, par exemple ; « Comment éviter l’enlisement dans les massifs des lois, plus compacts que des dunes ? » c’est-à-dire « que faire de toutes les lois contenues dans l’Exode ou dans le Lévitique ? ») et j’ai couru ou plus exactement j’ai sauté aux Évangiles, juste après un chapitre « Où Lucile raconte son pèlerinage en Israël, ce qui nous pousse à réfléchir aux monuments de pierre et aux livres, à commencer par les quatre Évangiles ».

Bon, je le reconnais, j’ai un peu triché, mais qu’est-ce qu’une lecture vraiment linéaire, sans solution de continuité ? Il y en a bien qui font le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle par morceaux, un été d’Arles à Oloron-Sainte-Marie et l’été suivant d’Oloron Sainte-Marie à Puente La Reina. Et je me promets de faire plus tard les étapes que j’ai dû sauter aujourd’hui. De temps en temps, d’ailleurs, le guide annonce : « Nous en sommes là Lucile » et on grimpe sur une colline, on regarde d’où on vient et on jette un regard vers où l’on va. Petite synthèse, petit tableau, et on redescend. De toute façon, sur la longue durée, les souvenirs des étapes passées s’estompent et les étapes à venir ne sont que des mirages.

Pour les évangiles je me suis arrêté après celui de Marc. Je voulais tâter le terrain, et c’est vrai que l’on marche sur un sol différent, plus meuble. Plusieurs longs passages de l’Ancien Testament sont pour moi des terrae incognitae et, de plus, âprement désertiques (l’auteur l’a concédé à Lucile). Tandis que le voyage dans les évangiles repasse sur des textes reconnus où se superposent de nombreux commentaires antérieurs. Ce n’est plus du roc, c’est un terrain très alluvionnaire. C’est là que l’on voit qu’il n’y a pas de degré zéro de la lecture. Du coup la marche change de tempo : « Laissons aux spécialistes les petits problèmes », décide notre vieil exégète.

Mishneh Torah, maître du Missel Barbo (Italie, 1457). Metropolitan Museum, New York
Mishneh Torah, maître du Missel Barbo (Italie, 1457).
Metropolitan Museum, New York

Encore un saut et me voilà arrivé au moment où « Lucile se prend de passion pour l’Apocalypse de Jean et décide d’y aller de son propre commentaire ». Jusqu’ici elle questionnait, réagissait, complétait, résumait, soulignait. « Je ne fais que répéter ce que tu dis mieux que moi », écrivait-elle à son oncle. Mais c’était bien utile pour moi d’entendre répéter sous une forme légèrement différente ce qui reste un peu difficile à comprendre. Et j’aime bien qu’on me parle de choses graves sur un ton léger, ça me donne confiance. Dans les toutes dernières pages les rôles s’échangent. C’est Lucile qui écrit : « Voici la fin du livre, très belle et de lecture aisée si bien que j’ai envie de te dire comme tu l’as fait plusieurs fois au cours de notre traversée : va lire, je n’ai pas d’explications à te donner. »

Voilà, rapidement esquissée, la carte de mon voyage, incomplet mais suffisant à mon avis pour que je puisse lancer une pressante invitation à me suivre. Et espérant ne pas avoir déjà perdu mon lecteur en route, j’ajoute encore ici quelques notes de voyage :

Même si je ne l’ai pas, pour cette fois, respectée de Genèse à Apocalypse, la lecture continue, suivie (par exemple celle des trois premiers livres du Pentateuque) est très enrichissante. Quand je rencontre des passages utilisés dans la liturgie, ils prennent dans le fil du texte une saveur nouvelle. Certains raccourcis opérés par Pierre-Marie Beaude favorisent les rapprochements et les superpositions avec d’autres textes, passés ou à venir. Il lui arrive ainsi d’éclairer un aspect de l’Exode en allant chercher un passage du Deutéronome. Il a déjà fait plusieurs fois le voyage et il peut anticiper sur ce qui éclaire le chemin. C’est un bon guide.

À cela s’ajoutent la présence des deux lecteurs : Lucile trouve « attendrissants » les textes de l’Exode annoncés comme ennuyeux par son oncle, et en filigrane la discrète présence de l’actualité : Lucile fait parfois appel à son expérience de mère ou à son voyage en Israël où le vieux mur des Lamentations voisine avec le mur moderne en béton du conflit israélo-palestinien.

Valentin Bousch (Moïse), Vitrail, Metz 1533. Aujourd'hui au MET de New York
Valentin Bousch (Moïse), Vitrail, Metz 1533. Aujourd’hui au MET de New York

Aux soirs des  étapes du voyage imaginaire, le savant exégète invite Lucile à réfléchir à la transmission des textes, à la solidité de la pierre et à la fragilité des supports, aux rapports de la parole et de l’écrit pour les Juifs et pour les Grecs (Platon), au rôle des premiers grands lecteurs, juifs et chrétiens comme Philon d’Alexandrie ou Origène. Qu’est-ce qu’une religion ? Un targoum ? Une allégorie ? Sur une seule page il dresse une liste de personnages : Moïse, David, Salomon, Nabuchodonosor, Cyrus, Hérode le Grand et Titus, consacrant quelques lignes à chacun d’eux : un viatique pour le reste du voyage. Ses synthèses ne sont jamais réductrices, ses survols n’aplatissent jamais le paysage. C’est en même temps une réflexion sur la façon dont les textes de la Bible se sont constitués et transmis, une sorte de making of.

Pendant mon voyage j’ai ramassé le long du chemin quelques écorces, des racines, quelques cailloux étranges blancs ou colorés, j’ai cueilli quelques fleurs aujourd’hui un peu fanées. Faut-il les exposer ici ? Par exemple ce cri de Moïse : « Je ne puis à moi seul porter tout ce peuple, il est trop lourd pour moi » (Nombres 11) m’a soudain profondément touché (est-ce en écho à « toute la misère du monde » de Michel Rocard ?). J’ai aussi redécouvert le rôle positif de l’Égypte dans l’histoire de Joseph comme dans la fuite de Marie, Joseph et Jésus menacés par Hérode, et les risques d’ambiguïté des mots « Égypte » et « Égyptiens » dans l’esprit d’un lecteur d’aujourd’hui (p.179, Égypte ou Miçraïm ?).

Mais, on le sait, ce qui compte c’est le chemin. Et j’ai très envie de le refaire. Maintenant que l’alerte est lancée, je me presserai moins et je ne sauterai pas les étapes.

Jean Verrier

2 Commentaires

  • « UN » coup de cœur, bien sûr pour cette « Brique rouge » mais pas seulement, car j’en ai « UN » autre coup de cœur pour le texte présenté par Jean.
    En effet, Jean, tu nous fais entrer dans cette aventure biblique avec intérêt et enthousiasme. Et du coup tu nous livres un voyage bien à toi , bravo. Ta lecture personnelle nous entraine et donne envie de découvrir cette Bible de Lucile. Un « pavé », certes, mais agréable à lire et bien présenté. Personnellement, je lis les textes en les choisissant, ce ne sont pas toujours mes préférés. Je suis aussi en voyage, je découvre. Et ça me plait .
    Merci, à l’oncle, à la nièce Lucile et… à Jean
    Jacqueline Casaubon

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