La Casa del Migrante de Saltillo – Mexique

A l’heure où le débat sur les migrants fait rage en Europe, la commission partage de Saint Merry vous  propose  de jeter un petit  coup d’œil sur le même phénomène de l’autre côté de l’Atlantique. On parle souvent des mexicains qui migrent vers les Etats Unis d’Amérique, mais on ne sait pas toujours que le Mexique connaît à son tour le problème des migrants venus d’Amérique Centrale qui traversent le territoire mexicain  dans l’espoir de franchir la frontière vers le rêve américain, ou tout simplement, pour sauver leur peau lorsqu’on habite sous des régimes tyranniques. Voici le témoignage de Gerardo RAMOS membre de la commission partage et notre référent  pour cette action soutenue par notre communauté.

Visite de « Frontera con justicia, La Casa del Migrante de Saltillo »
                   (Maison du migrant, Frontière avec justice)

« Nous avons pour mission d’accueillir, d’écouter, de guérir les gens. Nous nous interdisons de leur dire ce qu’ils doivent faire. Nous respectons leur projet ».

J’ai voulu passer une journée à la maison du migrant de Saltillo, ma ville natale, où j’ai pu séjourner il y a quelques mois auprès de ma famille. J’avais connu à Paris le jeune directeur de cette maison qui donnait une conférence, invité par les Brigades Internationales de la Paix. Je lui ai alors promis que j’irais voir sa maison. Saltillo est la capitale de Coahuila, au Nord-Est du Mexique, un état de la fédération mexicaine qui fait frontière avec les Etats Unis d’Amérique.

La visite : Rester très vigilants car des mafieux cherchent à s’infiltrer. Dans un quartier populaire des faubourgs de la ville qui a énormément grandie, près de l’église de « Santa Cruz » confiée au père Pedro Pantoja, je trouve une porte d’entrée très surveillée. Je subis un interrogatoire de routine. Je m’annonce en signalant que je suis attendu par le directeur. Après quelques minutes, sœur Lupita vient m’accueillir et demande au portier de m’autoriser l’entrée. On m’assigne comme guide une jeune fille bénévole qui vient de terminer ses études en relations internationales. « Nous devons être très attentifs et vigilants, – me dit-elle -, notre maison a été attaquée à plusieurs reprises. De plus, des « coyotes », des mafieux, passeurs de migrants vers les Etats-Unis, ont pu s’infiltrer dans nos maisons des migrants pour essayer de recruter des candidats ». La grande majorité des accueillis viennent d’Amérique Centrale, notamment du Honduras, pays de toutes les misères : économiques, politiques, sociales… Je visite le vestiaire ; deux garçons trient les vêtements offerts par la population du quartier. Les migrants passent chercher qui une chemise, qui un pantalon. J’arrive au grand dortoir pour les garçons : des piles de matelas et de couvertures. Installations modestes mais propres. En face, une grande terrasse couverte pour discuter,  jouer, converser…

Le fondateur, un ancien de la fac de Nanterre. Mon accompagnatrice me signale : « Voici le père Pedro » Le prêtre me serre la main chaleureusement. « C’est moi-même qui guiderai ce monsieur » dit-il à la jeune stagiaire. Le courant passe immédiatement entre nous. Cet ancien élève de la faculté de sociologie de l’université de Nanterre a soutenu une thèse sur les mouvements sociaux en Amérique Latine dans les années 1980, utilisant comme cadre théorique l’analyse du discours selon Michel Foucault. Depuis, il est passé à la pratique préférant des ministères auprès des plus pauvres.

Il y a quinze ans, après l’assassinat de dizaines de migrants au nord de cet Etat de Coahuila qui fait frontière avec le Texas, le père Pantoja fonde la Maison du Migrant de Saltillo « Frontera con justicia ». Cette maison fait partie actuellement d’un réseau d’une trentaine de lieux semblables à travers  tout le territoire du Mexique, la plupart créés par des prêtres et /ou des religieuses. Les organismes d’Etat mexicains non seulement n’ont pas de véritables structures d’accueil et d’orientation pour les migrants mais ils gèrent le problème faisant prioritairement attention aux consignes reçues des Etats Unis dans le sens de freiner le flux migratoire en décourageant les candidats à la migration et en les renvoyant dans leur pays. A cela peut s’ajouter l’éventuelle collusion des fonctionnaires publics avec les mafias de passeurs et autres criminels qui volent et font disparaître les migrants en passage.

La mission que se donne cette maison : le service dans le respect du migrant. A Saltillo, les migrants sont accueillis pendant cinq jours renouvelables si besoin. Tous les aspects de la personne sont pris en compte, non seulement l’hébergement et la nourriture. Les migrants de passage peuvent être blessés, malades après avoir été agressés, mais ils arrivent aussi traumatisés par les péripéties et les misères qu’ils doivent endurer pendant leur périple. C’est pourquoi, des médecins et des psychologues prêtent main forte à la Maison. « Nous avons pour mission d’accueillir, d’écouter, de guérir les gens, – me signale la jeune stagiaire -. Nous nous interdisons de leur dire ce qu’ils doivent faire. Nous respectons leur projet de vie, leur envie de continuer pour la plupart des cas vers le nord pour tenter de passer aux États Unis d’Amérique. Toutefois, si certains souhaitent retourner chez eux, nous essayons de les aider. Les services juridiques sont là pour les soutenir tous, quelle que soit leur situation ou décision. Ainsi, ceux qui renoncent à continuer et ne peuvent pas rentrer dans leur pays sont accompagnés pour obtenir un permis de séjour et rester au Mexique. »

Nous visitons le dortoir des femmes et des enfants. Il y a peu de femmes qui migrent. Certaines sont accompagnées d’enfants. Suit la visite des bureaux très modernes et bien aménagés : je fais la connaissance des professionnels, salariés ou bénévoles. La Maison a passé des partenariats avec des universités locales pour que les jeunes étudiants viennent aider et en même temps prennent conscience de la réalité de la situation des migrants.

 « La rueda », le moment fort de la journée. C’est l’heure du déjeuner. Mais auparavant on fait « la rueda ». Tout le monde, migrants et animateurs, forme un grand cercle sur la terrasse. Le père Pantoja introduit cette rencontre quotidienne pour rappeler les grands principes de la maison : l’accueil respectueux de chacune, de chacun. Puis, il appelle à des témoignages. Les gens sont invités à dire un mot s’ils le souhaitent. Deux femmes et deux hommes, qui ont accompagné le père visiter une école, donnent leurs impressions. En effet, des groupes scolaires viennent à la maison du migrant, mais le père Pantoja propose aussi à des écoles d’accueillir quelques migrants pour une matinée afin de sensibiliser les jeunes à cette question. Arrive mon tour : je suis présenté et applaudi, puis je dis quelques mots pour exprimer mon émotion de me trouver dans cette maison de paix et de partage. Puis, une animatrice fait un rappel des consignes nécessaires à une vie en communauté. Elle insiste sur l’indispensable participation de chacun pour le bon fonctionnement de la maison de tous. Aider à la bonne tenue du dortoir, des toilettes, donner un coup de main à la préparation des repas, puis pour faire la vaisselle, etc… Finalement, le père Pantoja improvise une prière d’action de grâces et invite à passer dans la grande salle à manger.

 Un bon déjeuner. « Nous vivons grâce à la générosité de la communauté ». Je prends place sur la file d’attente. C’est un repas copieux et bien équilibré : du riz, de la salade, des légumes, des haricots et des galettes de maïs. Il est possible d’en redemander si on en a encore faim. Comme dessert, des pommes. Les animateurs et le cuisinier servent. Le père Pantoja s’occupe de servir les haricots. « Nous vivons grâce à la générosité de la communauté, me dit-il, nous ne voulons dépendre d’aucun organisme d’État ou municipal pour garder notre entière autonomie et notre liberté par rapport à la politique nationale ou locale. Il y a un rapprochement entre les fidèles de notre église, les habitants du quartier et notre maison. Le Jeudi Saint, je fais ici la cérémonie du lavement des pieds avec des migrants qui sont de passage pendant la Semaine Sainte ».

Les témoignages de mes voisins de table. Je partage la table avec le Guatémaltèque Pascual d’une cinquantaine d’années, sans doute un intellectuel. Il amène la conversation sur des philosophes français : Voltaire, Rousseau, Montesquieu… Mon voisin de droite, la quarantaine, est hondurien. Marcos l’a échappé belle : en arrivant à la frontière, des mafieux l’abordent et lui promettent de le mettre un contact avec un réseau qui lui permettra de passer aux Etats Unis, mais il faut collaborer, c’est à dire, accepter de passer quelques kilos de drogue dure. Marcos prend peur et se dérobe. Ils insistent et deviennent menaçants. Marcos essaye alors de se tirer d’affaire prétextant qu’il s’était trompé, qu’il voulait arriver seulement à Monterrey (à six ou sept heures d’autocar plus au sud de la frontière, non loin de Saltillo). Les mafieux ne le croient pas et le suivent jusqu’à la gare routière où il se sent contraint d’acheter un billet et monte dans l’autocar. Il a ainsi dépensé le peu de ressources qui lui restaient. Quant à Raúl, mon voisin de gauche, il est aussi hondurien. Avec une petite bande de copains d’une vingtaine d’années il a pu traverser le Mexique jusqu’à Saltillo. Leur illusion ? Rejoindre des amis du même village qui ont déjà réussi à passer et travaillent au Texas. « Cette maison est très bien placée, me dit Raúl, car juste derrière passe « la bestia » (la bête), le train qui va jusqu’à la frontière. Ce train de marchandises est devenu célèbre car beaucoup de migrants l’empruntent  clandestinement. Pendant le trajet ils montent sur les wagons et « las patronas », des femmes devenues elles aussi célèbres, leur envoient de l’eau et des sacs avec de la nourriture. Peu après le déjeuner, je vois Raúl et ses copains qui s’apprêtent à partir avec leurs sacs à dos. « Vamos a tomar la bestia » (on va prendre « la bête ») me disent-ils en me serrant la main. En même temps on entend siffler « la bête » juste derrière la maison du migrant… «Bonne chance, les amis !».

En 2011, La Maison du Migrant de Saltillo a reçu le prix international de Droits Humains Letelier-Moffitt, décerné chaque année par l’Institut d’Etudes Politiques de Washington, « pour avoir protégé les migrants du séquestre, l’extorsion, l’abus sexuel et l’assassinat, défiant ainsi avec courage aussi bien le crime organisé que les fonctionnaires publiques corrompus ».

Merci au père Pedro Pantoja à Alberto et José Luis, les deux jeunes collaborateurs qui dirigent la maison, ainsi qu’à la « madre Lupita », à Ricardo et à tous les animateurs et autres participants au projet. Merci de cette journée passée dans votre oasis de paix où l’être humain se sent respecté.

Gerardo RAMOS

 

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