La folle nuit de la Roquette

« En plus de quarante lieux chacun offre photos, peintures, musique. Fanfares, orchestres africain ou brésilien, le balafon et la kora succèdent au tuba et au trombone à coulisse ». Jean Verrier nous propose le deuxième volet de son journal
« Comme tous les premiers vendredis de juillet c’était la "Pegoulado"... »
« Comme tous les premiers vendredis de juillet c’était la « Pegoulado »… »

Samedi 5 juillet. Hier soir, juste après un petit orage et le match France-Allemagne (0-1), nous étions sur le Boulevard des Lices pour voir défiler « plus d’un millier de personnes » (chiffre de La Provence) qui se rendaient aux Arènes en costume, au son des galoubets et des tambourins. Comme tous les premiers vendredis de juillet c’était la « Pegoulado », le défilé aux « pegots », ces lanternes faites autrefois avec de la poix. Toutes les générations étaient représentées, et les activités agricoles traditionnelles de Provence : cueilleurs et cueilleuses d’olives, pêcheurs, gardians à cheval… Et puis c’était le centième anniversaire de la mort de Mistral ! Demain dimanche ce sera la fête du costume, toujours dans les Arènes, et l’intronisation de la Reine d’Arles. Je me souviens que l’an dernier, au marché du samedi, Madame Jouvène, forte femme de belle allure, avait retiré le magnifique ruban d’Arlésienne qu’elle remettrait le dimanche et avait gardé un petit bonnet de toile blanche pour retenir son chignon de cheveux blancs sur le haut de la tête. À un passant qui s’en étonnait elle avait lancé : « Eh oui, je me suis mise en veilleuse. »

« ... le défilé aux “pegots”, ces lanternes faites autrefois avec de la poix »
« … le défilé aux “pegots”, ces lanternes faites autrefois avec de la poix »

 

« Toutes les générations étaient représentées, et les activités agricoles traditionnelles de Provence »
« Toutes les générations étaient représentées, et les activités agricoles traditionnelles de Provence »

 

 

 

 

 

 

 

 

« À Bouchaud, il y a une douzaine de frères autour d’un prêtre »
« À Bouchaud, il y a une douzaine de frères autour d’un prêtre »

 

Dimanche 6 juillet. Messe ce matin à Bouchaud. Un beau mas du 18e siècle, à quelques kilomètres au sud d’Arles, dans la Camargue, au milieu des vignes (Domaine de Bouchaud, excellent vin des BDR), ce qui aurait réjoui Rabelais qui associait le service divin au service du vin. Ce mas est occupé depuis 1975 par le Prieuré Notre-Dame des Champs, de la congrégation bénédictine Notre-Dame d’Espérance, dont la vocation est d’accueillir des personnes qui souhaitent vivre une vie monacale en dépit de leurs handicaps physiques ou psychiques. À Bouchaud, il y a une douzaine de frères autour d’un prêtre. La messe a lieu dans une ancienne écurie qui ne peut accueillir qu’une quarantaine de fidèles. Le déroulé des célébrations est toujours le même, le répertoire des chants limité. Ce matin on acclamait Dieu « par tes Pontifes… et la grâce de tes Vierges qui révèlent ta sainteté. » Le rythme est très lent et la touffeur de l’air le ralentit encore. Mais l’évangile de ce jour est particulièrement bien adapté au cadre : Jésus loue son Père qui a caché aux sages et aux savants ce qu’il a révélé aux petits. Et le célébrant les a énumérés : ceux dont on se moque, les malades, les étrangers, ceux qui perdent la tête… À la sortie, la petite communauté bavarde sous les mûriers.

 

Lundi 7 juillet. Premier jour des 45es Rencontres internationales de la photographie. Nous sommes allés chercher, rue du Docteur Fanton dont l’entrée est gardée par une statue de Lucien Clergue, cofondateur des Rencontres auquel il est rendu hommage cette année, le pass gratuit réservé aux Arlésiens. On annonce 50 expositions, sans compter les 60 du « Off ». Cette semaine est la semaine d’ouverture avec discours, projections, colloques, rencontres, ça se bouscule, même sous les petites pluies d’orage. Nous avons le temps puisque la plupart des expositions se prolongent pendant tout l’été arlésien. Mais le Off dure moins longtemps, et nous nous glissons dans une belle cave voûtée du Off, rue Molière, où « La Fontaine obscure », venue d’Aix en Provence, expose plusieurs photographes : très beaux portraits en noir et blanc de vieux Cubains au visage raviné.

 

Mardi 8 juillet. Arles est aussi une plaque tournante familiale : nous accueillons un petit-fils lyonnais  et le conduisons à la gare pour qu’il aille chez son grand-père à Perpignan. Puis nous emmenons une petite-fille arlésienne à Sorgues fêter les résultats du bac avec des élèves de son lycée Aubanel d’Avignon. Au retour, vers 21 heures, nous prenons un petit air de Festival. C’est tristounet : sous les murs couverts d’affiches, des papiers sales, des chiens, des sandouiches écrasés. Deux ou trois bonimenteurs accrochent un cercle de badauds. Devant le Palais des Papes, sous la grande banderole des intermittents, ce n’est pas vraiment la fête, du bruit plus que de la musique. Nous trouvons refuge dans le Verger Urbain V à la cafétéria du cinéma Utopia. Délicieuse salade (7,80 €), serveur souriant et blagueur. Il faudra que nous retournions au Festival pour y voir du théâtre. Retour de nuit. Arles n’est qu’à une petite heure de route.

 

Mercredi 9 juillet. Olivier, notre ami riziculteur, nous invite à une grillade dans son mas de la Furane, à une dizaine de kilomètres d’Arles, sur la route de Saint-Gilles. C’est là que nous nous étions réunis après la mort de notre fils Éric il y a deux ans, et en mars dernier pour le mariage de notre fille Anne. La Furane apparaît dans la liste des biens de l’Église dès 1341. Au 19e siècle, l’arrière grand-père d’Olivier, venu de Suisse, a remplacé les pâturages par de la vigne, puis le riz a remplacé la vigne. Aujourd’hui, les 450 hectares en donnent mille tonnes par an (un dixième de la production française !) En fin d’après-midi les micocouliers bruissent de chants d’oiseaux. Dès que la nuit tombe, les coassements des grenouilles montent du sol en basse continue.

 

« On a accroché ce matin un gros œil à la lanterne de notre maison »
« On a accroché ce matin un gros œil à la lanterne de notre maison »
« On a même prévu un passeport et les promeneurs sont invités à y faire apposer un visa... »
« On a même prévu un passeport et les promeneurs sont invités à y faire apposer un visa… »

Jeudi 10 juillet. En préparation de la Nuit de la Roquette, on a accroché ce matin un gros œil à la lanterne de notre maison. Il y a quelques années cette Nuit était prise en charge par les Rencontres. Puis les organisateurs ont considéré que le quartier de la Roquette n’en valait pas la peine. Alors, le Comité de Quartier, avec l’aide de la Municipalité et une courageuse équipe de bénévoles, a relevé le défi en sollicitant, depuis avril dernier, tous les habitants : en plus de quarante lieux sur le kilomètre carré occupé par « La République interdépendante de la Roquette » chacun offre photos, peintures, musique, amateurs et professionnels mêlés. Et cette nuit sera une folle nuit ! Fanfares, orchestres africain ou brésilien, le balafon et la kora succèdent au tuba et au trombone à coulisse. On a même prévu un passeport et les promeneurs sont invités à y faire apposer un visa à chacune de leurs haltes. Quant aux photos, on peut en trouver un bon échantillon sur le site : nuitdelaroquette.tntb.net.

 

« Fanfares, orchestres africain ou brésilien, le balafon et la kora succèdent au tuba et au trombone à coulisse »
« Fanfares, orchestres africain ou brésilien, le balafon et la kora succèdent au tuba et au trombone à coulisse »

Vendredi 11 juillet. La nuit a été longue, et chaude, et joyeuse…

 

Jean Verrier

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