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La foule de tous les saints et les foules dans l’art

Au RE-confinement correspond une Re-lecture d’œuvres connues, parfois oubliées, d’évènements qui ont marqué Saint-Merry. 

Dimanche 1er novembre 2020, le mot de la Toussaint : foule /foules

En grec : Oklos, utilisé dans 178 versets du Nouveau Testament. Il se traduit selon le contexte par foule, foules, multitude, gens, attroupement, personnes, ceux, beaucoup, nombre.

Le Christ est un habitué des foules qui ne semblent pas le quitter.

Dans l’Apocalypse de Jean, la foule est associée à la fin des temps. Que de fresques d’église la représentent !

« Après cela, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. » ( Ap 7.09)

Mais de cette foule, on ne sait rien. Si la sociologie et la psychologie des foules ont été parmi les premiers sujets  des sciences sociales et humaines, la théologie des foules n’existe pas. En revanche celle du peuple est aux racines des commentaires bibliques.

Sujet important des représentations religieuses, la foule l’est aussi dans les commentaires de Voir et Dire ; elle est mentionnée au moins une fois dans 58 articles de V&D (20%) mais dans des contextes variés :

les foules sont les sujets ou les acteurs, ceux qui regardent/ceux qui sont représentés, elles agissent, elles suivent, etc.

De quoi parlent les artistes ?

La Séptima. Nuit Blanche 2011 de Jacques Mérienne & Juan Manuel Silva

Une nef vidée de ses chaises. Six grands écrans de part et d’autre sur lesquels étaient projetés des films de foules de la grande avenue royale de Bogota, La Séptima,  avec un son exceptionnel.

La foule parisienne de la Nuit Blanche (20 000) passant entre les écrans et regardant d’autres foules. Une sorte de mise en abyme artistique.

La Séptima. Nuit Blanche 2011. La nef de Saint-Merry

Le sujet pour l’ancien curé de Saint-Merry —et son équipe de techniciens et d’artistes—  était certes la ville sudaméricaine à laquelle il est attaché, mais bien plus son peuple habitant l’espace de la rue.

Ni la caméra ni le son ne recherchaient le pittoresque. Ce n’était pas des documentaires ; ils documentaient, ils ciselaient, ils ne démontraient rien, ils ne défendaient rien, ils saisissaient sur le vif ; ils étaient la vie même. L’ensemble ne défendait aucune esthétique préalable. Ce n’était pas un spectacle de rue, mais la rue de Bogota y était mise en spectacle par l’alternance de creux, de foules, de murs et de boutiques, d’individus de toutes classes en activité ; le rythme des images et le son favorisaient l’immersion du visiteur.

Il était possible d’aborder le sens de l’œuvre par trois entrées : le peuple, la cité, la culture. (Lire Voir et Dire)

Le peuple était un peuple au quotidien, car le film saisissait des mondes, en plusieurs jours et heures, l’activité d’individus venant de toutes les couches sociales, multiples et spécifiques dans leur manière d’être en relation, ou d’être seul, dans la consommation et la bricole, le jour et la nuit. Un peuple dont on voyait bien l’arrière-fond de violence, un peuple d’Amérique latine qui a sa manière  spécifique d’exister. Portant sur un seul lieu, une avenue certes royale, la caméra ne parlait pas du politique, mais en donnait le cadre par les graffitis sur les murs. Un peuple présent, surtout par les cris et les bruits. En allant d’un habitant à l’autre, la caméra ne semblait privilégier personne, à chaque spectateur le soin de mettre les mots sur ce qui fait peuple.

« Dans ce lieu menacé par la modernisation existe encore « on ne sait quoi » de la vie urbaine qui disparaît des autres villes, des autres quartiers. Ont disparu peu à peu les gigantesques embouteillages de busetas relayées par le Transmileño » (Propos de Jacques Mérienne).

Les films étaient partiellement hantés par une disparition que l’auteur avait perçue d’année en année.

La fin d’un monde, la foule comme peuple fait de diversités qui se laisse approcher dans son quotidien.

Une œuvre essentielle pour et de Jacques Mérienne, un legs d’une nuit à Saint-Merry.

Momentum de JR

Lors de l’exposition « rétrospective » à la MEP en 2018 (Lire Voir et Dire), l’artiste international JR, français et vivant désormais à New York, a évoqué bon nombre de ses travaux où le monumental passe non plus par la sculpture, mais les  photos en Noir et Blanc sur papier, collées sur les murs, les bateaux, voire la pyramide du Louvre.

JR face à “Chroniques de Clichy-Montfermeil” Extrait

Quand l’artiste parle de foule, c’est pour conférer de la dignité à un peuple  et toujours sur le mode monumental.

Le lien entre foule et peuple a été abondamment exprimé par les artistes au service de la classe ouvrière au XIXe en Occident et dans la première moitié du XXe en Russie. On se souvient du tableau de Jules Adler, le peintre du peuple, « La grève au Creusot » (1899) commentée par Pierre Sesmat, dont la taille déjà importante s’inscrivait  dans la grande tradition de la peinture d’histoire. Mais avec l’art contemporain, les œuvres sont désormais devenues gigantesques. Le monumental est partout, car il s’agit, notamment, d’attirer les médias et les foules, de nourrir l’appétit des réseaux sociaux. Le public a changé, les musées se sont adaptés, les évènements aussi. Monumenta en était la belle expression tous les deux ans au Grand Palais.

Cet artiste « engagé » renouvelle le muralisme des peintres mexicains du début du XXe siècle  qui lui servent encore de référence pour mettre son art au service du débat politique.

C’est ce que fit l’artiste  en 2017, avec « Chroniques de Clichy-Monfermeil », un  immense mur inauguré par François Hollande, aux Bosquets, là où il avait vécu. Une fresque de 40m de long, où 750 personnes des deux villes se  sont fait photographier en petits groupes, racontant quelque chose d’eux : non une photo de foule ou de groupe, mais des groupes de photos, montés ensuite par l’artiste : l’affirmation construite d’un sentiment d’appartenance, de fierté et de dignité retrouvées des habitants dans leur territoire, non pas un paradis, mais un espace désormais relié aux autres de la région Ile-de-France.

JR a refait la même chose en plus sophistiquée encore, avec « The Gun Chronicles : A Story of America », réalisé en collaboration avec le magazine Time, traitant de la violence. Sa fresque vidéo lente et interactive, faite de 245 portraits, dévoile les opinions de centaines d’Américains sur le port d’armes aux États-Unis. La fresque n’est plus strictement la foule, mais le rassemblement de femmes et d’hommes qui argumentent face-à-face et cherchent à construire un avenir vivable, non pas un paradis.

Les foules de Carole Texier

La grande exposition de Pâques 2019 à Saint-Merry, (Lire Voir et Dire)  fut une expérience fondatrice pour cette dessinatrice habituée aux petits formats puisqu’elle a investi quatre grands espaces de l’église, pour quatre sujets liés à Pâques, avec de grands dessins au fusain.

Avec « Foules », Carole Texier a choisi de développer la partie de son travail qui est en rapport avec la culture sociale et la dévotion populaire des processions de la Semaine Sainte à Séville.

Caroline Texier. Foules, Accrochage à Saint-Merry 2019

Au cœur de l’œuvre, des questions : quelle fut l’attitude du Christ face aux foules ? Comment le peuple choisi de Dieu se transforme-t-il en foule anonyme, ce que son dessin de silhouettes sans visage exprime parfaitement ? Comment les foules sévillanes du XXIe jouent-elles  le jeu de celles de Jérusalem ? Comment s’exprime une foi populaire par la médiation des défilés ?

À Séville, la foule est partout ; à Saint-Merry elle était dans le dessin et devant le dessin. La mise en abîme fonctionnait grâce à l’architecture du lieu, durant ce temps liturgique spécifique.

L’artiste abordait la puissance potentielle des foules et sans le revendiquer, demeurait fidèle à la structure des Textes : les évangiles sont construits sur les rapports entre un homme et des foules aux passions, attentes et désirs multiples, de l’acclamation à la mise à mort.

Avec « Foules », Carole Texier donne à ressentir que nous sommes membres de ces foules changeantes. Son regard est un miroir tendu aux visiteurs.

Les foules de l’artiste sont celles de la crucifixion et non pas celles rassemblées lors de l’entrée à Jérusalem ou triomphalement à l’Apocalypse.

La foule chez Maxim Kantor

Dans les trois œuvres que Maxim Kantor a présentées à Saint-Merry, les thèmes de la foule et de la compassion étaient centraux.

« Merry Cathedral », le tableau offert par Maxim Kantor en 2015, pourrait s’appeler « Merry Toussaint », puisque les personnages, que personne n’a jamais comptés, sont tous en blanc et montent en procession vers le ciel, précédés de la Vierge qui est la seule en bleu. (Lire Voir et Dire)

On en connaît le sujet : une cathédrale, en référence à celle de Paris,  entourée d’une foule en procession, une vaste communauté de croyants, un peuple avançant vers la joie. Cette cathédrale aux formes chancelantes est le symbole de l’Église universelle. L’humanité vivante en marche dessinée (et non peinte) a pris la place des saints et prophètes sculptés sur les façades des cathédrales. Ce monde fait d’éclopés, de vieux, de jeunes, d’émigrés portant des balluchons revit les épisodes de l’Évangile : la fuite en Égypte, la rencontre de Marie et d’Élisabeth, la décapitation de Jean-Baptiste, la mort de la fille de Jaïre, etc. Le mouvement des corps évoque le tympan sculpté de la cathédrale d’Autun. Ces femmes et hommes du tableau sont les images des visiteurs qui le regardent.

Dans ce tableau de mise en mouvement, le trajet est essentiel. Les personnages doivent passer par un étroit passage entre :

La rosace symbolisant le cosmos, le temps de Dieu. Au centre, une croix rouge ; dans les pétales, des symboles bibliques : l’agneau, la colombe, la vigne et de multiples cœurs, car c’est l’amour qui est premier. Le bleu intense du fond est celui du ciel.

La représentation du Christ, par deux fois, dans la crucifixion et la mise au tombeau dans le dénuement. Un homme, fils de Dieu, qui s’est donné totalement. La crucifixion est un thème souvent repris par l’artiste, sensible à la question de la souffrance humaine.

Maxim Kantor développe une symbolique très complexe et riche ; il crée en permanence des symboles qu’il réutilise en les réajustant pour ses tableaux ultérieurs, que ceux-ci explicitent sa démarche chrétienne ou expriment de manière critique l’évolution du monde et la présence des totalitarismes

C’est ainsi que Merry Cathedral a comme origine « Procession pascale », (Lire Voir et Dire) un tableau exposé en 2011 à Saint-Merry : une vague humaine entourant les objets centraux que sont une église orthodoxe (en jaune), une catholique (en rouge). Tout autour une foule immense, portant bougie pour certains, et des visages très divers qui processionnent ; ils sont peints dans un premier plan qui se superposent au second plan, celui des bâtiments. Il s’agit de l’expression artistique d’une vision mystique que l’artiste a eue :

Procession Pascale, Installation au-dessus du claustra

«  Ma femme, Daria, et moi sommes allés à l’église une nuit de Pâques. Avec bien d’autres, nous nous sommes retrouvés à marcher autour du bâtiment de l’église en priant. Ce fut une expérience spirituelle très forte. J’ai ressenti que toute procession se déroulant sur le fond de ciel nocturne bleu foncé pouvait atteindre directement le Ciel. […]À ce moment, j’ai littéralement senti que toute ma douleur et toute ma tristesse se transformaient en foi. »

Les différences sont sensibles. Dans « Merry Cathedral », l’artiste manifeste sa foi ainsi qu’une conviction stylistique profonde où il s’affirme comme tributaire des maîtres de la Renaissance qui considéraient que le dessin est le plus grand des arts. Ses personnages sont donc dessinés au pinceau noir.

« Procession pascale » regorge de couleurs et se situe dans la tradition de la grande peinture dont les maîtres sont, pour Maxim Kantor, Van Gogh et Francisco Goya, Mantegna et Bruegel, Rembrandt et Daumier, ainsi que les icônes russes.

Par ailleurs, alors que, dans le tableau précédent, les visages semblaient génériques, ici les figures très expressives traduisent un autre point de vue : « Dans toutes mes œuvres, je représente seulement ceux que je connais bien, des personnes qui me sont chères, ma famille et mes amis proches. Je ne suis pas capable de peindre le visage d’une personne que je ne connais pas et surtout que je ne connais pas avec amour. »

« La traversée de la mer Rouge » qui a fait l’objet d’une exposition en 2012  (Lire Voir et Dire) est aussi un tableau de foules, une toile charnière entre la dénonciation politique et la vision religieuse de l’artiste. Au moment de cette exposition se déroulait une autre bien plus politique encore « Vulcanus – Atlas (Satires dans tous les sens) », au musée de Montparnasse.

Ce tableau représente une foule comme  symbole de l’humanité et, comme dans bon nombre de ses tableaux politiques, du peuple meurtri des régimes totalitaires. Les personnages  sont connus et il y a notamment son père, un dissident philosophe à l’origine de ses engagements artistiques. Ici, l’eau enserre comme une angoisse. Avec « Le cri », Edward Munch avait déjà peint ce sentiment. Mais ici, l’homme n’est pas seul et la foule compacte passe l’obstacle : le salut est collectif.

Maxim Kantor, la traversée de la mer Rouge

L’artiste lie la libération sociétale et politique à la Pâque biblique – la traversée de la mer Rouge -, et à celle du Christ. Il les actualise.

Ignace Berten, o.p., commentait ainsi cette œuvre : « Tout un peuple en marche, comme entraîné vers l’avant, à travers la mer, cette mer qui est aussi l’abîme, force du mal qui risque d’engloutir l’humanité. Par ses cris il ne semble pas encore oser croire pleinement à la libération. Mais il est en marche. Peut-être expression de la création qui gémit dans les douleurs d’un enfantement (Rm 8,22). Mais aussi expression de la difficile marche de l’espérance, qui est la nôtre, dans un monde violent, où les forces économiques cyniques et aveugles font tant souffrir et semblent pour beaucoup fermer tout avenir. »

Mais, chez Maxim Kantor, la position morale et politique n’est pas dissociable de la vision chrétienne. On voit que, d’un tableau à l’autre, la foule n’est pas porteuse du même message d’artiste, Merry Cathedral étant le plus proche du verset de l’Apocalypse.

En guise de conclusion

La foule demeure un sujet toujours très présent dans les arts visuels .

Les foules les plus actuelles sont les visiteurs ; le sujet n’est plus seulement dans l’œuvre, mais devant.

Aux références religieuses ont succédé les références sociales et politiques pour la défense de la classe ouvrière, le devenir d’un monde meilleur restaurant la dignité des opprimés étant le sujet explicite ou implicite. L’eschatologie dans l’art s’est déplacée à partir du XIXe.

Dans une société sécularisée, où l’individualisme est plus exalté que le collectif, le besoin de faire société demeure, la recherche de sens par chacun prend des aspects nouveaux. L’artiste est un des cristallisateurs de sens, mais il l’est en partant de données de culture précise et continue à rendre compte de ce que le terme de foules cache.  

La foule au sens de Jean dans l’Apocalypse n’a pas les mêmes attributs que dans les autres Textes bibliques ; ce sont les artistes visionnaires ou proches de la mystique, tel Maxim Kantor, qui semblent en être le plus proches en inventant un vocabulaire symbolique.

La tension en art et dans les Textes réside entre le terme de foule, innombrable, manipulable,  prenant le pas sur l’individu, orientée par un objet et les concepts de peuple et de nation, qui sont essentiels dans le judaïsme[1]. Certains artistes, croyants ou non, restent dans l’un des deux champs, d’autres à la recherche d’un sens explorent cette tension.

Jean Deuzèmes

Chroniques de l’art à Saint-Merry en RE- confinement
Dimanche 8 novembre : la sagesse
Dimanche 1er novembre : les foules

Chroniques précédentes de l’art en confinement
Dimanche 31 mai : le souffle
Voir en fin de cet article toutes les autres références


[1] Pour le rabbin Haddad, tout l’enjeu est de trouver un équilibre entre deux extrêmes : « D’un côté, une sorte de collectivisme où la foule prendrait le pas sur l’individu, et de l’autre la tentation de l’individualisme. Car le projet biblique n’est pas un projet individuel, et le salut ne peut faire l’économie du collectif et de la fraternité. » (La Bible et la foule. La Croix. 14-11-2019)

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