Deux sondages ont retenu mon attention pour observer les convergences et divergences pour construire une fraternité en France : « Fractures françaises 2020 Vague 8 Ipsos/Sopra Steria pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès et l’Institut Montaigne » et « Baromètre de la fraternité 2020, 3èmeédition, sondage IFOP pour le labo de la Fraternité ». L’intérêt de ces deux sondages est qu’ils sont reconduits dans le temps, permettant d’observer l’évolution des réponses, une évolution en réalité modeste. La limite en est bien sûr le choix des questions et des items, imposés par le sondeur. Par ailleurs, si je cite souvent des chiffres pour mesurer les opinions, c’est non seulement pour manifester les écarts, mais aussi pour les relativiser.

Que nous dit le sondage « Fractures françaises » [1] ?

Celui-ci permet d’approcher les répondants selon leur CSP (cadres, ouvriers/employés), leur âge (les moins de 35 ans, et les plus de 60 ans) et leur sympathie politique (ce que je ne développerai pas), manifestant des fractures et la difficulté de faire fraternité.

Michel-Ange, La Création d’Adam, détail, 1508-1512, chapelle Sixtine, Rome

Des accords apparaissent largement sur certains items : les religions catholiques et juives sont en phase avec les valeurs françaises et ne cherchent pas à s’imposer, contrairement à l’islam ; d’accord encore pour dire que le racisme est très présent en France (mais il progresse plus chez les seniors), et que notre société est de type patriarchal. D’accord encore pour modifier profondément ses modes de vie, pour faire face au défi climatique.

Par contre, on observe des ruptures de positionnement sur certains thèmes entre les moins de 35 ans et les 60 ans et plus (malheureusement les données sur les âges ne sont pas disponibles pour toutes les questions), essentiellement sur des questions de société comme la PMA : les moins de 35 ans sont plus favorables à la PMA ouverte aux femmes célibataires (74 % vs 60), aux couples de femmes (64 % vs 57), à la GPA pour les couples d’hommes (61 % vs 38). Une même tendance s’exprime, quand question leur est posée, si les mouvements féministes vont assez loin dans leur action (non, pour 35 % vs 23) ; les jeunes sont davantage d’accord, face à la crise climatique, pour payer de leur poche (70 % vs 50). Ces réponses sont à resituer dans l’état d’esprit des répondants : les seniors sont plus attachés aux valeurs du passé, alors que les moins de 35 ans sont plus confiants dans l’avenir (56 % vs 46).

Quid en ce qui concerne les ruptures de positionnement entre les cadres/professions intermédiaires (48 % des emplois) et les ouvriers/employés (52 % des emplois) ? Pour accentuer les écarts, je m’appuierai sur l’opposition cadres/employés-ouvriers. Le fossé est constant dans la plupart des thèmes abordés. 
Il l’est sur la vision de l’avenir de la France : la France n’est pas en déclin (36 % pour les cadres vs 14-15 pour les ouvriers/employés) ou encore la mondialisation est une opportunité (58 % vs 31-32) ou la France doit s’ouvrir davantage au monde d’aujourd’hui (50 % vs 26-27). Et plus largement « on peut faire confiance à la plupart des gens » (38 % vs 16-19).

S’il y a peu de décalage en ce qui concerne les opinions sur la PMA/GPA, ou sur l’action des mouvements féministes, les ouvriers/employés sont moins enclins à envisager de modifier profondément leur mode de vie du fait du climat. 
Les décalages sont grands face à l’immigration : il y a trop d’étrangers en France (67 % les employés/ouvriers vs 52 les cadres) ; ils ne font pas d’efforts pour s’intégrer (60-65 % vs 51) ; réduire leur nombre réduirait le nombre de chômeurs (53-59 % vs 38). En fait les employés/ouvriers sont plus nombreux à ne pas se sentir représentés (79-74 % vs 63) ; 41-46 % vs 31 pour les cadres, plaident pour d’autres systèmes politiques que la démocratie et « l’exigence d’un vrai chef pour remettre de l’ordre » (85-88 % vs 67).

Comment faire pour que ces différences d’opinion s’inscrivent dans un projet mobilisateur commun ? À défaut d’une réponse, le baromètre 2020 de la fraternité[2]permet d’aller plus avant dans ces ruptures et convergences. Il met largement en avant des souhaits « bien-pensants », telle la diversité est une bonne chose pour la France ; elle est enrichissante pour les personnes ; il faut de la fraternité, et agir auprès des sans-abris.

Mais quand on interroge les Français sur les trois mots qui caractérisent la France, le terme diversité est le premier à sortir (31 % tout à fait), devant les mots liberté (24 %), bien après celui de solidarité (12 %) et de fraternité (11 %). La diversité n’est pas forcement idyllique comme exprimé avant ; elle peut être une menace sur l’identité (45 % des répondants), une « réduction » de ce que l’on est, à une catégorie de la diversité, entraînant le sentiment d’être mis à l’écart. 

Et puis, quelle implication dans cette diversité qui se voudrait fraternité ? 29 % porteraient aide à toute personne en difficulté alors que 56 % le feraient seulement pour des proches. Si 70 % disent qu’il faut plus de fraternité envers les sans-abris, 14 % s’y impliqueraient alors que 66 % estiment que c’est aux Pouvoirs Publics de le faire. 42 % aimeraient participer à des actions caritatives mais ils n’en ont pas le temps ou n’osent pas approcher ces personnes en difficulté.

Mais heureusement, la fraternité s’expérimente dans une multiplicité de lieux où l’on dépasse ces clivages, parce que l’on s’inscrit dans une recherche collective et humaniste (2), ou dans une dynamique de communautés de croyants, de toute religion, les uns et les autres priorisant le respect des personnes et une dynamique commune pour faire société. La récente encyclique de François, « Fratelli tutti », nous donne un éclairage lucide sur les freins, mais aussi le sens de la fraternité ; François suggère comment faire et vivre la fraternité.

André Letowski


[1]https://www.ipsos.com/fractures_francaises_2020.pdf

[2]qu’illustrent les 18 organisations citées par le Labo de la Fraternité https://www.servonslafraternite.net

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André Letowski

André Letowski est expert en entrepreneuriat, particulièrement en direction de l’analyse et de l’accompagnement des petites et moyennes entreprises indépendantes, une activité qu’il poursuit bien que retraité. Il est depuis toujours impliqué dans la recherche et un partage de foi en communautés, doublé d’une écoute de la pluralité des cultures, notamment à travers le voyage.

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