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LA MÉMOIRE DES CAMPS DE CONCENTRATION

Le premier préjudice est d’abord pour les survivants et combattants, injustement privés de ces temps de retrouvailles. Mais surtout de communication d’une mémoire qu’ils s’étaient juré de transmettre. Parmi ceux-ci, Juifs, chrétiens et agnostiques avaient fait le pacte de combattre l’hydre toujours renaissante de l’antisémitisme et du néopaganisme. En son temps, le Père Fessard avait averti :« France, prends garde de perdre ta liberté et ton âme ! ». Le monde de l’après coronavirus aura-t-il une âme ?  

En effet, l’impérieux « devoir de mémoire » se heurte à une culture de l’oubli puissante, pour ne pas dire de manipulation historique. Plusieurs pays européens poursuivent une politique de minimisation de leurs responsabilités dans la Shoah. L’effacement de ce sceau originel commun est à craindre. 

Or, c’est là le 2e préjudice : le pacte démocratique sur lequel le monde contemporain a été fondé est marqué par la traversée des atrocités de la Seconde Guerre Mondiale. Les crimes contre l’humanité y sont devenus imprescriptibles. Et la dynamique actuelle des droits humains a absolument besoin de ce bouclier, pour que le narratif stimule et veille sur le politique et le juridique, contre l’amnésie, pire le négationnisme. 

La mise en place de dispositifs « Justice, vérité, et réconciliation » dans de nombreux pays, où tortures et guerres ont pu être pratiqués s’inspire de ces espaces créés notamment par le procès de Nuremberg pour juger les criminels nazis. Or, dans les procès Barbie, Papon et Touvier en France, nous avons pu voir combien ce travail long, difficile, éprouvant même d’établissement de la vérité devait être fait dans des démocraties dignes de ce nom. 

Mais une 3e raison doit être évoquée : les orientations les plus solides pour sortir du confinement viendront en partie de la reprise attentive des grands chercheurs de cette époque. Après Bettelheim cité dans ces chroniques, on peut citer ici le nom de Viktor Frankl. Ce psychiatre autrichien fut l’un des rares survivants des camps de concentration. Ce disciple indirect de Freud pose une question simple : comment faire face et surmonter avec sérénité des épreuves qui engendrent des souffrances massives ? 

Viktor Frankl

Connu des spécialistes comme l’inventeur de la logothérapie, Frankl soutient que c’est le sens que nous donnons  à notre vie qui motive et soutient nos actions. La logothérapie ne vise pas à nous indiquer la direction à prendre. Mais elle nous aide  à faire un travail de réparation, en identifiant mieux les valeurs et les possibilités qui nous attirent. 

Ainsi, nous pouvons donner sens à notre vie à travers une œuvre ou un objectif. Cela nourrit notre courage face à l’adversité. Nous pouvons le faire aussi par nos relations. Celles-ci sont source de sens et de bonheur. Enfin, une vision transcendante de l’existence peut aussi nous permettre d’affronter les aléas de la vie. 

Reprenant son expérience des camps, Frankl écrit : « on peut tout enlever à une personne, excepté une chose, la dernière des libertés humaines, celle de décider de sa conduite » (Découvrir un sens à sa vie, p. 73). Chaque épreuve peut être une occasion de souffrir ou de grandir. Nous pouvons nous laisser glisser. Mais nous pouvons aussi modifier notre manière de voir et, avec courage, affronter les situations les plus dures. Il faut donc s’attacher au sens le plus acceptable pour nous en chaque situation. Nous pouvons ainsi nous pencher avec fierté sur ce qui nous avons accompli. Dans ce cas, il est possible de détourner notre attention de nous-mêmes pour éviter un apitoiement paralysant. 

En ce temps d’épidémie, prendre conscience et vivre l’expérience de sentiments élevés nous aide à nous en sortir. La grandeur, la bonté, le dévouement dont font preuve beaucoup nous permettent de nous dépasser un peu nous aussi. 

Et si cela n’était pas possible, Frankl invite à vivre le présent déjà dans l’horizon d’un passé qui ne sera jamais à recommencer. Hélas, on nous annonce une fin d’année scolaire (et sociale) délicate. Nous devons tous faire le deuil de retrouvailles rapides. Dans ce contexte,  la leçon des camps doit être retenue, car les vides existentiels sont en réalité en grande partie la cause de la crise actuelle. Ajoutons le clairement : Frankl n’était pas hostile à la religion. Sa proposition de réhumanisation est à réécouter si nous voulons vivre. Un rescapé d’Oranienbourg, le Père Chautagnat, me l’a confié peu de temps avant la mort en 2010: « La vie des justes est dans la main de Dieu » (Sg 3,1)

                                                                                  Jean-François Petit

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