La modernité des paraboles

Jésus prend du recul en montant dans une barque pour s’adresser à la foule. Une barque qui, sous la plume de Mathieu, peut signifier l’Église naissante qui enseigne et qui rencontre ses premiers échecs. Aujourd’hui, à nous aussi de prendre du recul pour décoder ce passage de l’Évangile, et son style.

Les paraboles sont un genre littéraire qu’utilise souvent Jésus.
L’Évangile de Mathieu de dimanche (13 juillet) illustre parfaitement leur modernité.
L’auditeur d’une parabole devient paradoxalement son auteur.

Jésus prend du recul en montant dans une barque pour s’adresser à la foule. Une barque qui, sous la plume de Mathieu, peut signifier l’Église naissante qui enseigne et qui rencontre ses premiers échecs. Aujourd’hui, à nous aussi de prendre du recul pour décoder ce passage de l’Évangile, et son style. Jésus s’exprime en faisant appel à des paraboles. Le principe est de laisser libre l’auditeur d’y trouver un sens en fonction de sa propre histoire ; il y a là un jeu de comparaisons – ou d’associations – qui permet à l’auditeur de faire jouer son intelligence à partir de son expérience de la vie. Le sens de la parabole, dit et pensé par Jésus, n’est pas enfermé dans le texte ; il trouve un prolongement chez l’auditeur qui en devient, à son tour, l’auteur pour lui-même. Selon la pensée hébraïque, le sens reste ouvert au-delà du texte et continue de s’inventer au-delà de l’auteur.

 

de la semence au fruit« Entendre » n’est pas « comprendre »

« Comprendre » est un mot-clé répété trois fois dans le texte de l’Évangile pour qu’il n’échappe pas à l’auditeur. Dans le cadre de la parabole, et si on prend en compte les explications données par Jésus à ses disciples, la Parole (le grain) ne donne la vie (le fruit) que si elle est non seulement entendue, mais comprise. La distinction entre les deux verbes est essentielle, car on peut entendre sans forcément comprendre. Toujours dans le contexte de la parabole, entendre est un acte passif tandis que comprendre est un acte actif qui implique la liberté et suscite l’intelligence. La compréhension de la Parole passe par un processus interprétatif qui est lui-même créateur de sens. Elle plonge l’auditeur dans l’humus de son humanité et sa liberté de penser. Elle suppose que la Parole soit entendue à travers le filtre de son expérience, son propre « savoir ». Il y a même dans l’acte de comprendre quelque chose de l’ordre d’une maïeutique, car l’acte interprétatif transforme l’auditeur en faisant naître chez lui une nouvelle conscience d’être, un nouveau savoir, trouvant inévitablement son prolongement dans un nouveau regard et une nouvelle praxis. On pourrait parler d’ontogenèse. Le sujet-auditeur comprend la Parole dans la mesure où celui-ci l’applique dans sa propre vie. C’est en l’appliquant qu’il signifie qu’il comprend en quoi elle est la vie. Elle suppose son adhésion – donc un choix – dans la mesure où ce que la Parole lui propose comme paradigme rejoint fondamentalement son désir d’être. Alors, la Parole donne beaucoup de fruits. Le style que Jésus utilise en faisant appel à la parabole n’est pas neutre : il en est de la vie comme de la parabole, l’art de vivre passe par celui d’interpréter.

 

S’inventer ou mourir

Prenons encore un peu plus de recul.(1)Lire la lettre de saint Paul aux Romains proposée ce dimanche En mettant en scène un semeur, des grains, de la terre et surtout – ce qui est l’objectif – la production de fruits, la parabole proposée par Jésus inscrit le sujet-auditeur dans la problématique de la création. Au fond, le personnage principal de la scène décrite par Mathieu n’est pas Jésus, mais celui à qui il s’adresse, c’est-à-dire l’auditeur. L’action principale, semer, ne se limite pas un acte intellectuel, l’enseignement (ou la transmission) de la Parole, mais vise la production de fruits, c’est-à-dire la participation à la création dans un sens qui n’est pas seulement poétique. Elle concerne tous les aspects de la vie, du politique au culturel en passant par l’économique et le social. L’actualité de cette Parole créatrice est aujourd’hui d’autant plus forte que le monde est en plein bouleversement et qu’il doit s’inventer ou mourir.

 

Le bonheur de créer

Mais on peut encore aller plus loin en entrant dans la sphère de la spiritualité de l’action et de la mystique : au-delà de la peur de l’échec, l’essentiel est de connaître le bonheur de créer, de vivre cette formidable aventure, et de vivre ainsi de l’amour de Dieu. Ici, pas d’obligation de résultat. Ce dernier ne dépend pas du semeur ; à lui d’agir en vivant de la Parole, sans se décourager, car il sait que Dieu fera le reste.

 

Un acte de foi

En développant la parabole du semeur, Jésus appelle l’homme à créer la vie en participant à la symphonie de la création, selon ses propres talents, en faisant de sa création un acte d’amour et en allant jusqu’au bout de son désir d’aimer. Sans calculer. Sa participation à la création étant son acte de foi. Son eucharistie.

 

L’aventure du futur

La crédibilité de la parole de l’Église passe aujourd’hui par sa capacité à interpeler le monde face au défi de l’avenir, à inventer le sens comme partenaire dans l’aventure du futur, à manifester son enthousiasme à participer à la création d’un nouveau monde pour le bonheur d’un homme toujours en devenir, et, donc, à interpréter sans peur la parabole du semeur.

 

Daniel Duigou

« L’appel à vivre la création, sans calcul » (article paru dans La Croix du dimanche 13 juillet)

 

 

 

Notes   [ + ]

1. Lire la lettre de saint Paul aux Romains proposée ce dimanche

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