La mouette et le chat de Sepúlveda

Luis Sepúlveda
Luis Sepúlveda

Existe-t-il vraiment des livres réservés à la jeunesse ? Un « bon  livre pour la jeunesse » n’est-il pas un bon livre pour les adultes ? En voici un que je redécouvre sur les rayons de ma bibliothèque . Son auteur, Luis Sepùlveda, est né au Chili en 1949. Militant politique,  condamné à 28 ans de prison, il en a passé 2 dans les prisons de Pinochet.  Exilé, il a milité à Greenpeace et à la Fédération des Droits de l’Homme. Il s’est installé à Hambourg où il a été journaliste. Son premier roman, paru en 1992, Le Vieux qui lisait des romans d’amour, a connu un succès mondial.  Et si les vieux lisent des romans d’amour, les vieux ne peuvent-ils pas aussi

Couv Sepúlveda
prendre un plaisir extrême à lire des romans pour la jeunesse ? L’histoire de la mouette et du chat qui lui apprit à voler a paru en 1996 dans une traduction d‘Anne-Marie Métailié qui en a également assuré l’édition avec les éditions du Seuil. C’est une fable à la manière de La Fontaine, avec des animaux qui parlent, une histoire qui est celle d’un moraliste, des leçons à tirer par les lecteurs de tous âges. Il en existe une édition illustrée et un film d’animation.

La mère de l’héroïne a été  prise au piège d’une vague de pétrole déversé au large du port de Hambourg. Elle  a juste réussi à se réfugier sur un balcon où trône Zorbas le gros chat noir que son jeune maître vient de quitter pour quelque temps. Elle n’est pas très appétissante et le chat ne peut qu

e se montrer généreux. Il appelle les autres chats du quartier à la rescousse mais ils ne savent pas comment nettoyer une mouette malade du pétrole. Juste avant de rendre l’âme, elle pond un oeuf et fait promettre à Zorbas d’en prendre soin jusqu’à la naissance du poussin… et de lui apprendre à voler.

C’est alors que commence l’aventure. Les amis de Zorbas renoncent à en faire une omelette, mais comment s’occuper d’un œuf de mouette quand on est un chat ? Comment apprendre à voler à une mouette quand on ne sait pas voler soi-même ? On conseille à Zorbas de couver l’œuf : « de 17 à 30 jours selon l’espèce » ont-ils lu dans un livre du bazar de vieil Harris. Mais quand l’oeuf éclot et que le poussin s’écrie « Maman », Zorbas ne sait que répondre.  Ensuite il faudra nourrir  le poussin de mouette avec des araignées et des mouches, le protéger des chats voyous, négocier la cohabitation avec le chef des rats.  Cependant le poussin devient une gracieuse oiselle.  On la baptise « Afortunada » selon le rituel des chats du port.  Il faut alors rechercher dans les livres du bazar (on n’est pas encore à l’âge d’internet) la méthode pour apprendre à voler. La machine  à voler de Leonard de Vinci  (tome 12, lettre L de L’Encyclopédie) ne se révèle pas d’un grand secours, mais surtout un obstacle psychologique a surgi : la jeune mouette ne veut pas voler, elle veut être un chat.   Zorbas doit convaincre Afortunada : « Nous sommes fiers que tu veuilles être comme nous, mais tu es différente et nous aimons que tu sois différente. »  Ce discours et la vue de trois mouettes volant très haut dans le ciel, puis le récit d’un vieux chat-loup-de-mer sauvé par un vol de mouettes, finissent par la convaincre, mais ne font pas disparaître sa peur, d’autant que techniquement  l’apprentissage du vol en chambre ne progresse pas.  Alors les chats décident de vaincre le tabou et de miauler la langue des humains. Ils vont  demander l’aide d’un poète, celui des humains qui vole avec ses mots…

Le souvenir que je garde de ce livre (car nous ne vivons que sur des souvenirs de nos lectures) est étroitement lié à une lecture à haute voix que j’ai faite de ce livre, il y a quelques années,  à deux  de nos petites-filles, Manon et Juliette. Elles devaient avoir respectivement 6 et 3 ans.  Je crois bien me souvenir que je leur ai lu tout d’affilée dans leur chambre, ou alors en deux fois. C’est de la fin de ma lecture dont je me souviens tout particulièrement.  J’avais senti peu à peu ma gorge se serrer, ma voix devenir un souffle, mes yeux commencer à piquer. Je me demandais si j’arriverais au bout de ma lecture.

« Je vole ! Zorbas ! Je sais voler ! criait-elle (…) Zorbas resta à la contempler jusqu’à ne plus savoir si c’étaient les gouttes de pluie ou les larmes qui brouillaient ses yeux jaunes de chat noir et gros,  de chat bon, de chat noble, de chat de port. »

J’avais enfin pu atteindre mon port à moi, le point final. Manon, la plus grande,  ouvrait la bouche, Juliette, la petite, devinant qu’il se passait quelque chose, jetait des regards inquiets alternativement vers sa sœur et vers moi. C’est alors que Manon, après un temps de silence, s’est écriée : « Ah ! je voudrais savoir lire ! »

Coup de cœur, cri du coeur, lire à en pleurer.

Jean Verrier

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2 Commentaires

  • Souvent à la recherche d’un livre pour un enfant ou un adolescent, j’ai été captivée par le récit CRendu.

    Alors, quel doit être le bonheur de la lecture!

    J’envoie ce CR à quelques personnes proches et amis, enfants compris.

    Merci à Jean Verrier

  • Quel merveilleux commentaire à propos de ce sublime livre!…
    Jean Verrier a cette délicatesse dans l’évocation de la profonde et touchante émotion éprouvée lors de cette lecture à voix haute à ses petites filles Manon et Juliette.Merci de l’avoir ainsi fait partager. Le déclic du désir d’appendre à lire est de la même importance et intensité que les premiers pas. ..vers la Liberté.
    Sylvie Roux

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